Après cette scène violente, la Reine ne put dormir de la nuit. L'agitation croissait dans Paris; la générale battait [1356]. Le 3, à huit heures du matin, Manuel vint à la Tour et assura le Roi que Mme de Lamballe et toutes les personnes enlevées du Temple se portaient bien et étaient tranquilles à la Force [1357]. A une heure, Louis XVI voulut descendre au jardin; les municipaux s'y opposèrent [1358]. Vers trois heures, on entendit des cris affreux. Une foule composée d'hommes déguenillés, de femmes ivres, d'enfants en haillons, entourait le Temple, hurlant des chansons révolutionnaires et des menaces de mort; on distinguait les cris: la Lamballe, l'Autrichienne. C'étaient les assassins de l'infortunée princesse de Lamballe, qui avaient traîné jusque-là son corps défiguré et le lavaient dans la fontaine du Temple, pour le montrer à sa royale amie. Sa chemise, souillée de boue et de sang, était arborée au bout d'une pique comme un hideux trophée. Au bout d'une autre pique était fixée la tête de la malheureuse victime: ses longs cheveux bouclés, que, par un raffinement horrible, on avait pris soin de poudrer et de friser, flottaient autour du sanglant instrument.
Incertains de ce qu'ils devaient faire, n'osant tenter une résistance «impolitique, dangereuse et peut-être injuste [1359]», les commissaires s'étaient contentés de tendre au travers de la porte une écharpe tricolore. La bande, un moment arrêtée, grondait devant cette barrière improvisée. On lui refusa l'entrée de la Tour, mais on lui permit celle du jardin. Le municipal Danjou la harangue, et la foule mobile, convaincue peut-être par le sinistre argument de l'orateur [1360], renonce à pénétrer dans la prison. Laissant dans la rue le cadavre de la princesse, mais emportant la tête, à la grande joie du guichetier Rocher, elle se répand sous les fenêtres, vociférant et hurlant; les ouvriers qui travaillent à la Tour et Rocher lui-même se joignent à elle, et tous ensemble, résolus à se donner au moins le plaisir de la douleur et des «grimaces» des prisonniers, appellent à grands cris la famille royale; quelques-uns ajoutent: «Si l'Autrichienne ne se montre pas, il faut monter jusqu'à elle et lui faire baiser la tête de la Lamballe [1361].»
Le Roi sortait de table; il faisait une partie de trictrac avec la Reine [1362]. Cléry était descendu pour dîner avec Tison et sa femme, lorsque celle-ci pousse un cri et s'évanouit: elle avait vu la tête de la princesse. Cléry remonte précipitamment; sa figure est tellement bouleversée que la Reine s'en aperçoit: «Pourquoi n'allez-vous pas dîner?» demande-t-elle—«Madame, je suis indisposé.»—Le municipal de service ferme la porte et, s'approchant de la fenêtre, en fait tirer les rideaux [1363]. Plusieurs municipaux et officiers de la garde arrivent. Le Roi leur demande si sa famille est en sûreté. «On fait courir le bruit, répondent-ils, que vous et votre famille n'êtes plus dans la Tour; on demande que vous paraissiez à la croisée; mais nous ne le souffrirons pas. Le peuple doit montrer plus de confiance en ses magistrats.» Les cris redoublent au dehors; on entend distinctement les injures vomies contre la Reine. Le bandit qui tient la tête de Mme de Lamballe est monté sur les décombres des maisons qu'on a abattues pour isoler la Tour, afin de rapprocher davantage du mur son hideux trophée; un autre porte au bout d'un sabre le cœur sanglant de l'infortunée princesse.
Un nouveau municipal survient, escorté de quatre hommes députés par le peuple, pour s'assurer que les captifs sont bien encore au Temple. L'un de ces hommes, en habit de garde national, ayant deux épaulettes et armé d'un grand sabre [1364], insiste pour que les prisonniers se mettent aux fenêtres. Les municipaux s'y opposent. «Non, n'y allez pas, quelle horreur!» s'écrie l'un d'eux?, nommé Menessier [1365]. Une altercation s'engage; le Roi en demande la cause: «Eh bien! Monsieur, réplique brutalement le garde national, puisque vous voulez le savoir, c'est la tête de Mme de Lamballe qu'on veut vous montrer [1366]. Je vous conseille de paraître si vous ne voulez pas que le peuple monte ici [1367].»
A cette atroce révélation, la Reine tombe évanouie; «c'est le seul moment, dit Madame Royale, où sa fermeté l'ait abandonnée [1368].» Mme Elisabeth et Cléry la relèvent et la placent dans un fauteuil; ses enfants fondent en larmes; l'homme reste là, insensible à cette douleur. «Monsieur,» ne peut s'empêcher de dire le Roi, «nous nous attendons à tout; mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la Reine ce malheur affreux.»
Ce fut sa seule vengeance. Quand, un peu plus tard, Malesherbes lui demanda le nom de ce misérable: «Celui-là, dit-il, je n'avais pas besoin de le connaître.»
L'homme sortit avec ses camarades; «leur but était rempli [1369].»
La Reine, revenue à elle, mêla ses larmes à celles de ses enfants et passa, avec sa famille, dans la chambre de Mme Élisabeth, d'où l'on entendait moins les clameurs de la foule. Les assassins étaient toujours là, avec leur abominable trophée. Ce ne fut qu'après de nouveaux et longs pourparlers qu'on put les décider à s'éloigner. Il était huit heures du soir, lorsque le calme se rétablit autour du Temple. Est-il besoin d'ajouter qu'après cette horrible scène la malheureuse Marie-Antoinette ne dormit pas? «Elle passa la nuit à prier et à sangloter [1370].»
Mais l'ingénieuse cruauté des persécuteurs n'était pas épuisée. Chaque jour, c'était quelque vexation nouvelle, quelque nouvelle insulte des geôliers. Quand la Reine remontait du jardin à sa chambre, une parodie des couplets de Marlborough:
Madame à sa tour monte;
Ne sait quand descendra,