hurlée par des voix avinées, la saluait méchamment au passage [1371]. On plaçait, sous les yeux du Roi et de sa famille, les numéros les plus ignobles du Père Duchesne, ou des caricatures infâmes, des inscriptions haineuses: Madame Veto la dansera..... Nous saurons mettre le gros cochon au régime..... Il faut étrangler les petits louveteaux. Tantôt c'était une potence à laquelle pendait un cadavre, crayonnée avec ces mots: Louis prenant un bain d'air; tantôt une guillotine, au bas de laquelle on lisait: Louis crachant dans le sac.
Un jour, que je ne sais quelle panique s'était répandue dans Paris, annonçant la marche victorieuse et l'entrée prochaine des armées coalisées, Rocher, l'injure à la bouche, la rage dans les yeux, gravit précipitamment l'escalier et, mettant le poing sous la figure du Roi: «S'ils arrivent, hurla-t-il, je te tue [1372].»
«Un soir, raconte Madame Royale, un municipal, en arrivant, dit mille injures et menaces, et répéta ce qui nous avait déjà été dit, que nous péririons tous, si les ennemis approchaient. Il ajouta que mon frère seul lui faisait pitié, mais qu'étant fils d'un tyran, il devait mourir. Voilà les scènes que ma famille avait à supporter tous les jours [1373].»
Le 21 septembre, la Convention succédait à la Législative; le même jour, sur la proposition d'un histrion de bas étage, Collot-d'Herbois, elle décrétait l'abolition de la royauté. Le soir, à quatre heures, le municipal Lubin, escorté de quatre gendarmes à cheval et d'une nombreuse populace, vint proclamer cette décision sous les fenêtres du Temple. Lubin avait une voix de Stentor. La famille royale put entendre distinctement les termes du décret qui rompait ainsi solennellement avec les séculaires traditions de la France. Hébert, le trop fameux Père Duchesne, et Destournelles, qui fut depuis ministre des contributions publiques, étaient à ce moment de garde au Temple; pendant la lecture de Lubin, ils regardaient le Roi avec une curiosité méchante. Le Roi s'en aperçut; sans manifester d'émotion, il continua de lire un livre qu'il avait à la main. La Reine montra la même fermeté; pas un signe qui pût donner à ces misérables la basse jouissance qu'ils cherchaient [1374].
Le même soir, Cléry, ayant à demander pour le jeune prince des rideaux et des couvertures, formula ainsi sa requête: «Le Roi demande pour son fils...»—«Vous êtes bien hardi, lui dit Destournelles, de vous servir d'un titre aboli par la volonté du peuple. Vous pouvez dire à Monsieur, dit-il en montrant Louis XVI, de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnaît plus.» Le Roi ne sourcilla pas. Le lendemain, Mme Élisabeth recommanda à Cléry d'écrire désormais: «Il est nécessaire pour le service de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Louis-Charles, etc [1375].»
Le 29, cinq ou six municipaux se présentèrent dans la chambre de la Reine, où toute la famille était réunie. L'un d'eux, nommé Charbonnier, fit lecture d'un arrêté de la Commune qui ordonnait d'«enlever papier, encre, plumes, crayons et même les papiers écrits, tant sur la personne des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de chambre et autres personnes de service à la Tour; de ne leur laisser aucune arme quelconque, offensive ou défensive; en un mot de prendre toutes les précautions nécessaires pour ôter tout commerce de Louis le Dernier avec autre personne que les officiers municipaux [1376]». Le Roi et les princesses durent remettre ce qu'ils avaient; les commissaires fouillèrent dans les chambres, dans les armoires, cherchant partout, «même avec dureté [1377],» et emportant les objets désignés dans l'arrêté. Néanmoins, la Reine et Madame Royale réussirent à cacher et à conserver leur crayon [1378].
Le soir du même jour, comme le Roi venait de souper et s'apprêtait à remonter dans sa chambre, un municipal lui dit d'attendre. Un quart d'heure après, les six municipaux qui étaient déjà venus le matin, Hébert en tête [1379], reparurent et lurent un nouvel arrêté, ordonnant la séparation des prisonniers [1380] et la translation immédiate du Roi dans la grosse Tour. Quoique prévenu de cette résolution, le Roi en fut vivement affecté; la Reine fondit en larmes. Mais Hébert ne se laissait pas attendrir. Il fallut se quitter. Cléry accompagna son maître dans sa nouvelle prison.
Malgré les instances de Santerre, et quoiqu'on eût appliqué à ces travaux une partie des cinq cent mille francs destinés à l'entretien de la famille royale, l'appartement du monarque déchu était à peine achevé; pas de meubles dans la chambre: un lit seulement; les peintres et les colleurs travaillaient encore, et l'odeur était insupportable. Cléry passa la première nuit sur une chaise, dans la chambre du Roi; le lendemain, le prince obtint que son valet de chambre occupât une petite pièce près de lui.
A l'heure habituelle, à neuf heures, le Roi voulut se rendre chez sa femme pour déjeuner; on ne le lui permit pas. La Reine, Mme Élisabeth et les enfants furent servis à part; la Reine ne voulut rien prendre. Sa douleur était sombre et morne [1381]. A dix heures, Cléry entra, avec des municipaux; il venait chercher des livres pour le Roi. A sa vue, la douleur des prisonnières redoubla; elles fondaient en larmes et firent au fidèle serviteur mille questions, auxquelles il ne put répondre qu'avec réserve, à cause de la présence des municipaux. La Reine, s'adressant à ces derniers, renouvela vivement sa demande d'être réunie à son mari, au moins quelques instants et à l'heure des repas. «Ce n'étaient plus des plaintes ni des larmes, dit Cléry,c'étaient des cris de douleur.»—«Eh bien! dit un municipal effrayé ou touché par cette explosion, ils dîneront ensemble aujourd'hui; nous ferons demain ce que la Commune prescrira.» Ses collègues y consentirent, mais intimèrent la défense de parler bas et en langue étrangère; il fallait parler haut et en bon français [1382]. Quoique la faveur fût bien mince, la joie fut immense. La Reine, ses enfants dans les bras, Mme Élisabeth, les mains levées au ciel, remerciaient Dieu de ce bonheur inattendu. Les municipaux eux-mêmes se sentirent attendris; quelques-uns ne purent retenir leurs larmes. L'un d'eux, l'un des plus atroces, le savetier Simon, cette hideuse figure qu'on commence à voir apparaître dans l'histoire du Temple, dit assez haut: «Je crois que ces b... de femmes me feraient pleurer.» Et s'adressant à Marie-Antoinette: «Lorsque vous assassiniez le peuple, au 10 août, vous ne pleuriez point.»—«Le peuple est bien trompé sur nos sentiments,» répliqua doucement la pauvre femme [1383].
Le dîner fut servi dans la chambre du Roi, où toute la famille se rendit; si douloureux que fût ce revoir, on avait tant souffert de la séparation que la réunion fut presque joyeuse. On n'entendit plus parler de l'arrêté de la Commune et les prisonniers purent se retrouver chaque jour à l'heure des repas, ainsi qu'à la promenade, vers midi. «Le matin, dit Madame Royale, nous restions le temps nécessaire pour que Cléry pût nous peigner, parce qu'il ne pouvait plus venir chez ma mère, et que c'était gagner quelques moments pour rester plus longtemps avec mon père [1384].»