«Les factieux ne mettent cet acharnement à décrier et à noircir la Reine, ajoutait-il, que pour préparer le peuple à la voir périr. Oui, mes amis, sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne me vengeât. Infortunée princesse, mon mariage lui promit un trône; aujourd'hui quelle perspective lui offre-t-il?» En prononçant ces mots, il serrait la main de Malesherbes, et ses yeux se remplissaient de pleurs [1423].

Le 15 janvier, la Convention déclara Louis Capet coupable; le 17, après une séance de vingt-deux heures, une majorité factice de cinq voix prononça contre lui la peine de mort; le même soir, Malesherbes, tout tremblant, vint l'annoncer au captif. Le lendemain, un arrêté de la Commune décida que toute communication serait interrompue entre Louis XVI et ses conseils et que le condamné serait gardé à vue jour et nuit. Le Roi protesta vainement contre ce redoublement de rigueur: sa protestation ne fut pas écoutée.

Le 20, la Convention, par 380 voix contre 310, repoussa tout sursis à l'exécution. Le même jour, à deux heures de l'après-midi, le Comité exécutif se transporta au Temple, et le ministre de la justice Garat, le chapeau sur la tête, fit donner lecture, par le secrétaire Grouvelle, du décret de l'Assemblée. Quand ce fut fini, Louis XVI prit simplement le décret, le serra dans son portefeuille, puis, en tirant un papier: «Monsieur le Ministre, dit-il, veuillez communiquer cette pièce à la Convention.» C'était une lettre où le condamné demandait un délai de trois jours pour «se préparer à paraître devant Dieu» et la faculté de voir librement un prêtre qu'il indiquait. Il y joignait l'adresse de ce prêtre que sa sœur lui avait recommandé, l'abbé Edgeworth de Firmont, et insistait pour qu'il lui fût permis d'entretenir sa famille sans témoins.

Pendant cette scène cruelle, la contenance du Roi avait été si ferme, sa majesté si haute, qu'Hébert lui-même en avait été touché. «La noblesse et la dignité de son maintien et de son langage, dit-il, m'arrachèrent des pleurs de rage,» et, ne voulant pas laisser paraître son émotion, il s'était retiré.

Le sursis fut refusé: la Convention avait hâte d'en finir; les autres demandes furent accordées. On fit chercher l'abbé Edgeworth et Garat le conduisit lui-même au Temple dans sa voiture. Il assura le Roi qu'il n'y avait aucune charge contre sa famille et qu'on la renverrait hors de France [1424].

Les malheureuses prisonnières n'avaient appris la condamnation de Louis XVI que le dimanche 20 au matin, par les colporteurs de journaux qui venaient la crier sous leurs fenêtres. Le même jour, à huit heures du soir, elles apprirent qu'un décret de la Convention leur permettait de descendre chez le Roi. Elles y coururent [1425]. Le prince avait fait passer l'abbé Edgeworth dans la tourelle, de peur que la vue du prêtre ne fît trop de mal aux princesses; il attendait dans la salle à manger. La Convention avait décidé qu'il serait seul avec sa famille; mais la Commune, toujours ingénieuse à tourmenter sa victime, avait exigé que les municipaux assistassent à l'entrevue derrière une porte vitrée. Une misérable lampe-quinquet éclairait la salle [1426]; la table avait été rangée de côté; des chaises, disposées dans le fond, afin de donner plus d'espace; sur la table, une carafe d'eau et un verre. «Apportez de l'eau qui ne soit pas frappée,» avait dit le Roi qui, dans ce cruel déchirement, conservait toute sa présence d'esprit; «si la Reine en buvait, elle pourrait être incommodée.»

A huit heures et demie, la porte s'ouvrit; la Reine entra la première, tenant son fils par la main; ensuite Madame Royale et Mme Élisabeth. Tous se précipitèrent dans les bras du Roi. Un morne silence régna pendant quelques minutes et ne fut interrompu que par des sanglots. «Le Roi s'assit; la Reine à sa gauche, Mme Élisabeth à sa droite, Madame Royale presque en face; le jeune prince resta debout entre les jambes du Roi; tous étaient penchés vers lui et le tenaient souvent embrassé [1427].»—«Nous le trouvâmes,—le Roi,—bien changé, raconte Madame Royale. Il pleura de douleur sur nous, et non de la crainte de sa mort; il raconta son procès à ma mère, excusant les scélérats qui le faisaient mourir..... Il donna ensuite des instructions religieuses à mon frère, lui recommandant surtout de pardonner à ceux qui le faisaient mourir, et lui donnant sa bénédiction ainsi qu'à moi [1428].» Et pour produire sur le jeune Dauphin une impression plus forte, il le prit sur ses genoux et lui dit: «Mon fils, vous avez entendu ce que je viens de vous dire; mais comme le serment est quelque chose d'encore plus sacré que les paroles, jurez en levant la main, que vous accomplirez les dernières volontés de votre père.» Mon frère lui obéit en fondant en larmes, et cette bonté si touchante fit encore redoubler les nôtres [1429]

La Reine aurait voulu passer la nuit près du Roi avec sa famille. Le malheureux prince refusa: il avait besoin de calme pour se préparer à la mort. La Reine insista du moins pour le voir un moment le lendemain matin; il y consentit; mais, «quand nous fûmes partis, rapporte Madame Royale, il dit aux gardes de ne pas nous laisser redescendre, parce que notre présence lui ferait trop de peine [1430]

Cette touchante entrevue dura sept quarts d'heure, au milieu des sanglots et des larmes. Pendant ce temps, quatre municipaux, mal vêtus et le chapeau sur la tête, se tenaient dans l'embrasure de la croisée, se chauffant au poêle et surveillant par la cloison vitrée [1431]. A dix heures et quart, le Roi se leva le premier et tous le suivirent. La Reine le tenait par la main droite, s'appuyant sur son épaule, et pouvant à peine se soutenir; le Dauphin, du même côté, était enlacé dans le bras droit de sa mère qui le pressait sur son cœur, et lui-même serrait de sa petite main la main droite du Roi et la main gauche de la Reine, les baisant et les arrosant de ses larmes [1432]; Madame Royale, à gauche, tenait le Roi embrassé par le milieu du corps [1433]; Mme Élisabeth, un peu plus en arrière que sa nièce, avait saisi de ses deux mains le haut du bras gauche de son frère et levait au ciel ses yeux baignés de pleurs [1434]. Louis XVI s'efforçait de conserver son calme; mais il luttait péniblement pour ne pas faiblir [1435]. «Je vous assure, dit-il, que je vous verrai demain matin à huit heures.»—«Vous nous le promettez?» répétèrent-ils tous ensemble.—«Oui, je vous le promets.»—«Pourquoi pas à sept heures?» dit la Reine.—«Eh bien! oui, à sept heures, répondit-il; adieu!» Il prononça cet adieu avec une expression si navrante que les sanglots redoublèrent. Madame Royale tomba évanouie; Cléry la releva et Mme Élisabeth la soutint. Le Roi, voulant mettre fin à cette scène déchirante, serra une dernière fois sur sa poitrine ces chers objets de son affection et, se dégageant doucement de cette émouvante étreinte: «Adieu! Adieu!» murmura-t-il, et il rentra lentement dans sa chambre [1436]. «Ah! Monsieur, dit-il à l'abbé Edgeworth, quelle entrevue! Faut-il donc que j'aime et que je sois si tendrement aimé! Mais c'en est fait; oublions tout le reste pour ne penser qu'à l'unique affaire. Elle seule doit concentrer dans ce moment toutes mes affections et toutes mes pensées.»