Mais déjà les intrigues renaissaient. En cas de rétablissement de la monarchie, qui aurait la régence? L'entourage de Monsieur la demandait pour lui [1483]; les amis de la Reine, s'appuyant sur les précédents, la revendiquaient pour elle, et il n'était pas bien sûr que Dumouriez vainqueur ne réclamât un titre auquel la grandeur du service rendu semblerait lui donner quelque droit. Pour prévenir ces conflits et régler l'attitude à prendre, Fersen voulait envoyer d'une part à Vienne et à Hamm le marquis de Limon, afin de décider Monsieur à renoncer à ses prétentions; d'autre part, à Paris, l'évêque de Pamiers, Mgr d'Agout, afin de «voir la Reine au moment de sa délivrance, pour l'instruire de sa position et lui donner des conseils sur ce qu'elle aurait à faire [1484].» Et lui-même rédigeait une longue lettre à Marie-Antoinette pour lui expliquer toute sa politique. Il fallait se servir de Dumouriez, sans se livrer à lui; car c'était un «gueux qui dans le fait n'a cédé qu'à la nécessité et n'a voulu se bien conduire que lorsqu'il voyait l'impossibilité de résister plus longtemps [1485]». C'était néanmoins un auxiliaire utile pour le rétablissement de la monarchie en son entier, telle que la Reine la voulait et que les circonstances le permettaient. Car il saurait d'une part neutraliser l'influence des émigrés; de l'autre résister aux Puissances, comme l'Angleterre et l'Autriche, qui avaient intérêt à «donner à la France un gouvernement qui la tienne dans un état de faiblesse». On formerait un Conseil de régence où l'on aurait soin de contrebalancer les influences diverses, les Princes par Dumouriez, Monsieur par le baron de Breteuil. «Il faudra écrire à l'Empereur, aux rois de Prusse et d'Angleterre. Ils ont été parfaits pour vous, surtout le roi de Prusse. Il faudrait aussi écrire à l'Impératrice, mais une lettre simple et digne; car je ne suis pas content de sa conduite; elle n'a jamais répondu à votre lettre.» En tout cas, «jusqu'au moment où vous serez reconnue régente et où vous aurez formé votre Conseil, il faut faire le moins possible et payer tout le monde en politesses [1486]

Ainsi l'on réglait tout, on partageait les places, on distribuait les honneurs, comme si l'entreprise, qui n'était pas encore commencée, avait déjà abouti. Le cœur se serre en lisant dans tous ses détails ce plan d'une restauration qui ne devait pas se faire et en songeant que celle sur la tête de laquelle l'ardente imagination de Fersen voyait déjà rétablie la couronne de France, ne devait plus avoir d'autre couronne que celle du martyre. Mais à ce moment, qui doutait du succès? Quand les généraux de la République abandonnaient la République, comment ne pas croire au rétablissement de la monarchie? L'illusion fut de courte durée; le jour même où Fersen traçait à la Reine ce plan de conduite, il apprenait la ruine complète de ses rêves: depuis quatre jours déjà, Dumouriez était en fuite; abandonné par son armée, fusillé par les volontaires, il avait dû se réfugier à Mons avec tout son état-major [1487].

Un dernier espoir restait: l'échange des prisonniers du Temple contre les commissaires de la Convention, livrés par Dumouriez et détenus à Maëstricht. Des négociations furent entamées; elles échouèrent [1488], et cette chance suprême s'évanouit.

Au lieu de la délivrance ce fut la maladie qui entra à la Tour. Tant de souffrances morales et physiques avaient altéré la santé des prisonniers. Madame Royale était venue coucher dans la chambre de sa mère, dans la crainte que la Reine ou le Dauphin ne se trouvassent mal la nuit et ne restassent ainsi sans secours [1489]. La santé du jeune prince déclinait aussi: pauvre enfant qui, habitué à la vie active, ne prenait presque plus d'exercice et qui, à huit ans, à l'âge où l'on a besoin de bonheur et d'expansion, vivait «toujours au milieu des larmes et des secousses, des saisissements et des terreurs continuelles [1490]».

Après le 21 janvier, la Reine avait refusé de descendre au jardin: elle ne pouvait se résoudre à passer devant la chambre vide de son époux. Mais, craignant que le défaut d'air ne fît du mal à ses enfants, elle avait demandé, à la fin de février, l'autorisation de monter avec eux sur la plate-forme de la Tour; humaine ce jour-là, par hasard, la Commune l'avait permis [1491]. C'était l'air du moins et un peu de liberté, lorsque Mme Élisabeth réussissait à entraîner les surveillants derrière le toit de la Tour, afin de laisser la Reine hors de la vue, ou qu'on avait affaire à quelque municipal compatissant, comme Moëlle [1492]. Mais qu'était-ce que cette promenade circonscrite à un espace de quelques pieds carrés, car la flèche aiguë qui surmontait la Tour occupait le milieu de la plate-forme [1493], et il fallait se réduire à faire le tour du parapet. Plus de jeux, plus d'exercices, plus de courses, comme dans le jardin. Sans doute, la vue était belle; l'air était vif; mais le vent aussi était violent à cette hauteur et l'ombre des murs souvent perfide.

Un jour, au commencement de mai, au retour de cette triste promenade, le jeune Roi se plaignit d'un point de côté; le 9, à sept heures du soir, il fut pris d'une fièvre violente, accompagnée de mal de tête. Il ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. La Reine, inquiète, demanda qu'on fît venir le médecin habituel de ses enfants, Brunier. Le Conseil ne fit que rire des alarmes de la pauvre mère; les municipaux dirent qu'elle s'inquiétait pour rien [1494]. Hébert avait vu à cinq heures l'enfant sans fièvre, et d'ailleurs Brunier était suspect: il s'était découvert respectueusement devant ses anciens maîtres et avait été dénoncé par Tison avec Toulan et Lepître. La fièvre redoubla. Pour ne pas rester dans cet air malsain, Madame Royale quitta la chambre de sa mère et Mme Élisabeth vint la nuit y prendre sa place. La maladie ne cédait pas aux soins maternels: la Reine redemanda un médecin. Cette fois, la Commune se détermina à en accorder un; mais ce ne fut pas Brunier, ce fut Thierry, médecin ordinaire des prisons, «attendu que ce serait blesser l'égalité de lui en envoyer un autre.» Thierry vint le matin et trouva un peu de fièvre à l'enfant; il revint dans la journée et constata que la fièvre était plus forte. Heureusement c'était un brave cœur, estimé comme homme et comme praticien. Il soigna le jeune malade avec dévouement et eut l'attention et le courage d'aller conférer du traitement à suivre avec Brunier qui, connaissant de longue date le tempérament du prince, pouvait mieux indiquer le remède. Le remède en effet,—c'était une médecine,—fit du bien; mais la Reine ne dormit pas de la nuit, parce que la dernière fois que son fils avait été purgé, il avait eu des convulsions affreuses. Le mal céda cependant; mais la fièvre et le point de côté revinrent de temps en temps. La santé du malheureux enfant commençait à s'altérer; elle ne se remit jamais complètement [1495]. Pendant les mois de mai, de juin et de juillet, on trouve, sur les mémoires du citoyen Robert, apothicaire, de nombreux médicaments fournis pour lui [1496]. Le il juin, on s'aperçut même que le jeune prince s'était blessé en jouant sur un bâton [1497], et le bandagiste de la prison dut venir le visiter [1498]. Pour le distraire, pendant qu'il était au lit, la Reine lui lisait Gil-Blas.

Le contrecoup des agitations de Paris se faisait toujours sentir au Temple. Le 31 mai, on défendit aux prisonniers de monter à la Tour pour prendre l'air. Quelques jours après, à six heures du soir, Chaumette vint avec Hébert; tous deux étaient ivres. Chaumette demanda à la Reine si elle avait des désirs à exprimer ou des plaintes à formuler; la Reine répondit négativement et ne fit plus attention à ses sinistres visiteurs; mais leur présence prolongée lui était odieuse. Mme Élisabeth, pour délivrer sa belle-sœur de ce supplice, demanda à Chaumette pourquoi il était venu et pourquoi il restait. «C'est,» répondit le Procureur de la commune, «que je fais la visite des prisons, et toutes les prisons étant égales, je suis venu au Temple comme ailleurs.» La nuit suivante, Louis XVII se trouva mal; ces accidents arrivaient fréquemment au pauvre enfant, privé d'air et d'exercice; Thierry vint le voir et, pour cette fois, l'indisposition n'eut pas de suite [1499].

Autour du Temple cependant les amis de la Reine veillaient encore. Grâce à la connivence de municipaux compatissants, quelques-uns réussissaient à s'introduire dans la prison, comme ce La Caze, dont parle Fersen, qui trouva Marie-Antoinette peu changée, mais Mme Élisabeth tellement méconnaissable qu'il ne la reconnut que lorsque la Reine l'appela ma sœur [1500]. Une autre fois, c'était une Anglaise, Mme Atkyns, qui pénétrait près de la Reine et lui offrait de changer de vêtements avec elle pour faciliter son évasion. Mais il fallait partir seule; cette fois encore Marie-Antoinette refusa [1501]. C'était surtout l'intrépide et infatigable baron de Batz, toujours aux aguets pour saisir une occasion favorable, toujours prêt à jouer sa tête pour sauver les débris de la famille royale. Ancien membre de la Constituante, possesseur d'une grande fortune, qu'il avait généreusement mise à la disposition du Roi [1502], Batz avait trouvé moyen d'acheter ou de gagner plusieurs membres de la Convention et plusieurs municipaux; caché dans Paris, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, il déroutait la police et seul jetait la terreur chez ceux qui terrorisaient la France. Sa principale retraite était rue Richelieu, chez un épicier nommé Cortey, royaliste caché, qui, par ses relations avec Chrétien, juré du Tribunal révolutionnaire et principal agent du Comité de la section—Lepelletier, avait réussi à se faire inscrire parmi les commandants chargés de la garde de la Tour. Grâce à lui, Batz, sous le nom de Forget, fut compris parmi les hommes de service au Temple et put ainsi étudier les lieux pour l'entreprise qu'il méditait. Quand il eut tout examiné, il s'ouvrit à un municipal, jadis révolutionnaire ardent, mais qui, converti, lui aussi, par le spectacle des vertus des prisonniers, dissimulait, sous les apparences d'un civisme bruyant, un dévouement à toute épreuve pour la famille royale, dévouement qu'il devait payer de sa vie. Homme de tête et de sang-froid, Michonis était bien le complice qui convenait à Batz; il se chargea de tout organiser à l'intérieur. En même temps, le baron s'assura, dans sa section, de la coopération active d'une trentaine de fidèles, dont il connaissait le courage et la discrétion [1503]. Mais, pour réussir, il fallait que Michonis et Cortey fussent de service ensemble.

Le jour désiré arriva enfin [1504]. Cortey entre au Temple avec son détachement dans lequel Batz figure sous son nom d'emprunt; il distribue le service de manière à mettre ses trente hommes dévoués aux postes de la Tour et de l'escalier ou dans des patrouilles entre minuit et deux heures du matin. A la même heure, Michonis sera de garde dans l'appartement des princesses, tandis que ses collègues resteront dans la chambre du Conseil.

C'est lui qui ouvrira la porte aux prisonniers; il les revêtira d'amples redingotes d'uniforme, dont quelques-uns des hommes de Cortey ont pris la précaution de se munir. Les princesses, sous ce déguisement et l'arme au bras, seront placées dans une patrouille au milieu de laquelle on cachera le jeune Roi. La patrouille sera conduite par Cortey, qui, seul, en sa qualité de commandant général, a le pouvoir de faire ouvrir les grandes portes pendant la nuit. Au dehors, dans la rue Charlot [1505], tout est préparé pour une fuite rapide; les mesures ont été bien prises: «elles sont, dit Sénar qui les a connues, aussi hardies que bien menées.»