L'heure approche; il est onze heures. Tout à coup Simon arrive essoufflé; un gendarme lui a remis ce billet: «Michonis vous trahira cette nuit; veillez.» En lisant cette dénonciation, Simon a bondi; il a prévenu ses collègues qui l'ont chargé de veiller. «Si je ne te voyais pas ici, dit-il à Cortey, je ne serais pas tranquille.» A ces mots, prononcés d'une voix brusque, à l'attitude de Simon, Batz reconnaît qu'il est trahi; un moment il songe à casser d'un coup de pistolet la tête de l'espion; mais il réfléchit que le bruit de la détonation causera un mouvement général qui compromettra ceux qu'il veut sauver. Simon monte à la Tour et enjoint à Michonis de cesser ses fonctions et de le suivre. Michonis obéit avec un imperturbable sang-froid; en sortant, il glisse un mot à Cortey; mais déjà celui-ci a pris son parti; sous prétexte de quelque bruit entendu au dehors, il fait sortir une patrouille dans laquelle il a placé le baron de Batz. L'entreprise a échoué; mais les conspirateurs sont sauvés. Michonis, conduit à la Commune, y subit un interrogatoire sévère; mais il répond avec une telle présence d'esprit qu'il déconcerte ses juges, et Simon est traité de visionnaire et de calomniateur [1506].

Cependant le remords, lui aussi, faisait son apparition à la Tour. Depuis quelque temps déjà, la femme Tison donnait des marques de dérangement d'esprit; elle ne voulait plus sortir; elle riait, criait, pleurait toute seule; elle parlait de ses fautes, de ses dénonciations, de prison, d'échafaud, de la famille royale, se reconnaissant indigne de l'approcher. La nuit, elle faisait des rêves affreux, poussait des hurlements horribles, qui troublaient le sommeil des captifs. On fit venir sa fille un soir, à dix heures, pour la calmer; l'heure tardive l'effraya encore davantage; elle ne voulait pas descendre; elle criait: «On va nous mettre en prison;» elle se roulait dans l'escalier [1507]. Elle aperçut la Reine et se précipita à ses pieds: «Madame, dit-elle, je demande pardon à Votre Majesté; je suis une malheureuse; je suis la cause de votre mort et de celle de Mme Élisabeth.» Turgy entra; elle courut à lui, se jeta à ses genoux, en répétant sans cesse: «Je suis une malheureuse; je suis cause de la mort de la Reine et de Mme Élisabeth [1508].» Les princesses la relevèrent, cherchèrent à la calmer, la soignèrent avec une pitié, une charité que n'autorisait guère la conduite de cette femme. Elles l'assurèrent qu'elles lui pardonnaient. Mais rien ne pouvait apaiser cette folie, fille du remords; la malheureuse se tordait toujours dans les cris et dans les convulsions. Il fallut appeler huit hommes pour la contenir; le 29 juin [1509], on la transporta dans le château; huit jours après, le 6 juillet, on dut la transférer à l'Hôtel-Dieu, où l'on mit près d'elle une femme, chargée de l'espionner à son tour [1510].

Et la Reine, opiniâtre dans sa miséricorde, écrivait à Toulan, dans un de ces billets que le fidèle Turgy parvenait à soustraire aux recherches des municipaux: «La femme Tison est-elle bien soignée [1511]

La méchanceté de Tison ne tint pas contre cet admirable pardon des injures. Pris de remords, lui aussi, il s'efforça de faire oublier sa conduite passée en se dévouant, comme Turgy, au service de celles qu'il avait espionnées si longtemps [1512].

Mais la Convention et la Commune n'avaient point de ces repentirs; elles étaient impitoyables dans leur haine; elles persécutaient, parce qu'elles avaient peur. L'image de la royauté, qu'elles avaient cru détruire le 21 janvier, les poursuivait, comme un menaçant fantôme. Louis XVI était mort, mais Louis XVII vivait. Le nom de l'enfant roi revenait sans cesse dans les espérances de ses partisans, dans les préoccupations des bourreaux de son père. Le 30 juin, des membres de la section du Pont-Neuf se rendirent au Comité de Salut public et annoncèrent qu'un complot s'était formé, sous la conduite du général Dillon, pour renverser la Convention, enlever Louis XVII et le proclamer Roi, sous la régence de Marie-Antoinette. Le lendemain, 1er juillet, le Comité de Salut public répondit à cette dénonciation en arrêtant que le jeune Louis Capet serait séparé de sa mère, placé dans un appartement à part, «le mieux défendu de tout le local du Temple,» et remis à un instituteur du choix de la Commune. La Convention s'empressa de sanctionner la résolution de son Comité; dès le 3 juillet, l'arrêté fut mis à exécution.

A neuf heures et demie du soir, six municipaux se rendirent au Temple pour ravir l'enfant royal. Le jeune prince dormait; un châle, tendu autour de son lit, à défaut de rideaux, l'abritait contre l'air et la lumière. Assises près de sa couche, la Reine et Mme Elisabeth réparaient, de leurs mains, ses vêtements troués; Madame Royale faisait la lecture à haute voix dans une Semaine sainte, que Turgy avait trouvé moyen de faire parvenir à Mme Elisabeth au mois de mars. La religion présidait ainsi à ces tristes veilles; sa voix austère sanctifiait ces travaux et affermissait ces cœurs si tendres contre les sacrifices déjà consommés et ceux qui les attendaient encore.

Tout à coup, la porte s'ouvre; les municipaux entrent. «Nous venons, dit l'un d'eux, vous notifier l'ordre du Comité portant que le fils de Capet sera séparé de sa mère et de sa famille.» La Reine se lève, pâle et frémissante. «M'enlever mon enfant!» s'écrie-elle, «cela n'est pas possible! On ne peut pas songer à me séparer de mon fils. Mes soins lui sont nécessaires.»—«Le Comité a pris cet arrêté,» riposte le municipal; «la Convention l'a ratifié; nous devons en assurer l'exécution immédiate.»—«Non, reprend la malheureuse mère, n'exigez pas de moi cette séparation.» Et les mains jointes, les yeux humides, la poitrine haletante, elle se place près du lit avec sa belle-sœur et sa fille, comme une lionne qui défend ses petits. Dans ces mouvements, le châle tombe; l'enfant s'éveille; entendant ce tumulte, voyant sa mère en pleurs, ces hommes menaçants: «Maman, maman,» dit-il, en lui tendant les bras, «ne me quittez pas.» Et la mère saisit son fils, le couvre de baisers, le serre sur son cœur, se cramponne en quelque sorte aux pieds du lit, pour qu'on ne puisse l'en détacher. «Vous me tuerez,» dit-elle, «avant de me l'arracher.» Puis, abdiquant sa fierté pour s'abaisser à la prière, oubliant qu'elle est reine, pour se souvenir seulement qu'elle est mère, elle adjure les ravisseurs d'avoir pitié d'elle et de son enfant; elle se répand en larmes, en sanglots, en supplications. A côté d'elle, Mme Elisabeth et Madame Royale pleurent et prient; elles s'efforcent, mais en vain, d'attendrir le cœur des geôliers; ces hommes n'ont pas de cœur. «A quoi bon toutes ces criailleries? riposte brutalement un des municipaux; on ne le tuera pas, ton fils. Livre-le nous de bonne grâce, ou nous saurons bien nous en rendre maîtres.» Et un autre propose de faire monter la garde pour enlever de force l'enfant [1513].

«Une heure, raconte Madame Royale, se passa ainsi en résistance de sa part,—de la part de la Reine,—en injures, en menaces de la part des municipaux, en pleurs et en défenses de nous tous. Enfin, ils la menacèrent si positivement de le tuer, ainsi que moi, qu'il fallut qu'elle cédât encore, par amour pour nous [1514]