Oui, pour arracher un fils à sa mère, on eut l'odieux courage de menacer cette mère de tuer ses enfants. La plume tombe, en présence d'une telle infamie.
Mme Élisabeth et Madame Royale levèrent le jeune prince: la pauvre mère n'avait plus la force de le faire [1515]. On l'habilla longuement, avec quels regards, quels déchirements, quelles lenteurs calculées, Dieu le sait! Quand la toilette fut achevée, la Reine plaça son fils devant elle, et puisant dans sa foi de chrétienne la force de lui parler, elle posa ses deux mains sur la tête de l'enfant: «Mon fils,» lui dit-elle d'une voix grave, «nous allons nous quitter. Souvenez-vous de vos devoirs, quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve et votre mère qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous bénira du haut des cieux.» Puis, déposant sur le front du pauvre petit une dernière bénédiction dans un dernier baiser, elle le remit aux mains de ses gardiens. L'enfant s'en échappa et s'attacha à la robe de sa mère. «Il faut obéir,» dit-elle tristement, «il le faut.»—«Allons,» dit brusquement un des municipaux, «tu n'a plus, j'espère, de doctrine à lui faire; il faut avouer que tu as fièrement abusé de notre patience.»—«Tu pourrais te dispenser de lui faire la leçon,» riposta un second.—«Ne t'en inquiète pas,» reprit un troisième; «la Nation, toujours grande et généreuse, pourvoira à son éducation.» Et les six municipaux, entraînant violemment le jeune prince, sortirent de la chambre [1516].
Pendant quelques instants encore, on entendit les pas des geôliers qui s'éloignaient et les cris de l'enfant qui se débattait. Puis le silence se fit, et les trois femmes restèrent seules à pleurer auprès d'une couchette vide.
La Commune du moins leur épargnait le supplice d'avoir des témoins de leur douleur; à partir de ce jour, les municipaux ne restèrent plus dans la chambre des prisonnières; elles furent toutes les nuits renfermées sous les verroux [1517]. Les gardes ne venaient plus que trois fois par jour, pour apporter les repas et s'assurer que les barreaux des fenêtres n'étaient pas dérangés. Il n'y eut plus personne pour le service; Mme Élisabeth et Madame Royale faisaient les lits et servaient la Reine. Les pauvres femmes aimaient mieux cela; elles pouvaient du moins prier et pleurer en paix.
La Convention avait déclaré qu'elle pourvoirait à l'éducation du fils de Capet. On sait comment elle y pourvut. Le précepteur qu'elle donna à Louis XVII fut le savetier Simon, un des plus grossiers et des plus haineux parmi les municipaux auxquels avait été confiée la garde des prisonniers du Temple. Quelques mois après, ce bel et charmant enfant aux joues roses, aux cheveux bouclés, à l'esprit vif, au cœur ardent et tendre, n'était plus qu'un pauvre petit être souffreteux et rachitique, dont on tuait le corps à coups de fouet, dont, ne pouvant tuer l'âme, on tuait l'intelligence à coups de jurons et de chansons obscènes. «Citoyens,» avait demandé Simon aux Comités lorsqu'on l'avait chargé de la garde du jeune roi, «citoyens, que décidez-vous du louveteau? Il était appris pour être insolent; je saurai le mater. Tant pis s'il en crève! Je n'en réponds pas. Après tout, que veut-on? Le déporter?»—«Non.»—«Le tuer?»—«Non.»—«L'empoisonner?»—«Non.»—«Mais, quoi donc?»—«S'en défaire [1518]!»
Tel était le programme que la Convention avait tracé à Simon, et que celui-ci devait remplir avec une singulière conscience, si l'on peut se servir du mot de conscience en parlant d'un tel homme!
Nous n'avons pas à refaire l'histoire de ce long et douloureux martyre; le récit, tracé de main de maître par MM. de Beauchesne et Chantelauze, a fait pleurer toutes les mères.
Depuis que Louis XVII avait été confié à cet étrange précepteur, il n'était pas sorti de sa chambre; les gardes du Temple ne l'avaient pas vu. Le bruit s'était répandu dans Paris qu'il avait été enlevé de son cachot et conduit en triomphe à Saint-Cloud. Pour mettre fin à ces rumeurs, qui amenaient une certaine agitation, le Comité de sûreté générale décida, le 7 juillet, que quatre commissaires, Dumont, Maure, Chabot et Drouet, se transporteraient à la Tour. Le premier acte des commissaires fut de faire descendre l'enfant au jardin, afin qu'il fût vu par la garde montante. A peine là, le jeune prince se mit à appeler sa mère à grands cris et à se plaindre d'être séparé d'elle. «Qu'on me montre,» s'écria-t-il, «la loi qui ordonne de me séparer de ma mère.» Ces cris importunèrent les commissaires. «On le fit taire,» dit laconiquement Madame Royale [1519]. Comment? Elle ne le dit pas; mais on le devine; on le fit monter précipitamment dans sa chambre, où Simon fut chargé de le travailler [1520] et de le dresser.
En quittant le fils, les quatre députés entrèrent chez la mère. A l'aspect de Drouet, la Reine ne put retenir un mouvement de répulsion; quand elle l'eut surmonté, «elle se plaignit, dans les termes les plus touchants, de la cruauté que l'on avait eue de lui ôter son fils» [1521]; elle supplia qu'on le lui rendît, qu'on lui permît au moins de le voir aux heures des repas [1522]. Ni prières, ni raisons ne purent fléchir la dureté des commissaires; ils se contentèrent de répondre qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure.