Ces hommes ne sentaient rien: «Nous nous sommes transportés au Temple, dit froidement Drouet à la Convention. Dans le premier appartement, nous avons trouvé le fils de Capet jouant tranquillement aux dames avec son mentor.
«Nous sommes montés à l'appartement des femmes; nous y avons trouvé Marie-Antoinette, sa fille et sa sœur jouissant d'une parfaite santé. On se plaît encore à répandre chez les nations étrangères qu'elles sont maltraitées; et, de leur aveu, fait en présence des commissaires de la Convention, rien ne manque à leur commodité.»
De la scène dramatique du jardin, des réclamations touchantes de la Reine, pas un mot.
Non, pour que la pauvre mère pût apercevoir son fils ou avoir de ses nouvelles, ce n'était pas sur la compassion officielle qu'il fallait compter, c'était sur le dévouement de quelques amis, c'était sur elle-même. Le jeune prince allait, de temps à autre, prendre l'air sur la plate-forme de la Tour; la Reine découvrit que, par une petite fenêtre de son appartement, on pouvait voir l'enfant passer dans l'escalier. «Dites à Fidèle,—Toulan,—écrivait Mme Elisabeth,—ma sœur a voulu que vous le sachiez,—que nous voyons tous les jours le petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe [1523].» La malheureuse femme restait des heures entières à guetter le passage de son fils; quand il était passé, on montait sur la plate-forme, qui avait été divisée en deux par une cloison, et là, par une petite fente, on apercevait encore le jeune Roi. «Nous montions sur la Tour bien souvent, raconte Madame Royale, parce que mon frère y allait de son côté et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin, par une petite fente. Elle y restait des heures entières pour y guetter l'instant de voir cet enfant; c'était sa seule attente, sa seule occupation [1524].» Parfois aussi, on avait des nouvelles du petit prisonnier, soit par les municipaux, soit par Turgy, soit par Tison, qui semblait vouloir faire oublier, par un redoublement de zèle, l'indignité de sa conduite première. Ces nouvelles étaient navrantes: Simon maltraitait son royal élève «au delà de tout ce qu'on peut imaginer [1525]», et Mme Elisabeth dut supplier Tison de cacher, par pitié, toutes ces horreurs à la pauvre mère; elle en savait ou en soupçonnait bien assez [1526]. Mais un jour,—c'était le jour où l'on venait d'apprendre la marche victorieuse des coalisés,—la Reine était sur la Tour, attentive, à son poste d'observation; elle voit monter l'enfant et son geôlier; l'enfant est pâle, l'air souffreteux, la tête baissée; il a quitté le deuil de son père; il porte la carmagnole et est coiffé du bonnet rouge. Et le geôlier est là, le juron et le blasphème à la bouche, injuriant, brutalisant, frappant le pauvre petit. Ce jour-là, la Reine en a trop vu, elle se jette en pleurant dans les bras de Mme Élisabeth, écarte la jeune Marie-Thérèse qui veut à son tour s'approcher de la fente et redescend foudroyée dans sa chambre. «Mes pressentiments ne me trompaient pas,» dit-elle à Mme Élisabeth en fondant en larmes; «je savais bien qu'il souffrait; il serait malheureux à cent lieues de moi que mon cœur me le dirait. Depuis deux jours, je souffrais, je m'agitais, je tremblais; c'est que les larmes que mon pauvre enfant répand loin de moi, je les sens tomber sur mon cœur. Je n'ai plus de goût à rien; Dieu s'est retiré de moi; je n'ose plus prier.» Puis, tout à coup, se repentant de cette dernière parole: «Pardon, mon Dieu, et vous, ma sœur, pardon, je crois en vous comme en moi-même; mais je suis trop tourmentée pour ne pas être menacée de quelque nouveau malheur. Mon enfant! mon pauvre enfant! Je sens, au déchirement de mon cœur, les défaillances du sien.» Marie-Thérèse était à côté; Mme Élisabeth, craignant qu'elle n'eût entendu ces paroles désespérées, alla la consoler; la jeune fille fit sa prière et s'endormit [1527].
Ce nouveau malheur, que redoutait la Reine, n'allait pas tarder à fondre sur elle. Le 1er août, sur un rapport de Barrère, la Convention décida que Marie-Antoinette serait envoyée au Tribunal révolutionnaire et transférée sur-le-champ à la Conciergerie.
«Le 2 août, à deux heures du matin, raconte Madame Royale, on vint nous éveiller pour lire à ma mère le décret de la Convention, qui ordonnait que, sur la réquisition du procureur de la Commune, elle serait conduite à la Conciergerie pour qu'on lui fît son procès. Elle entendit la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans leur dire une seule parole; ma tante et moi, nous demandâmes de suite à suivre ma mère; mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent point; elle fut même obligée de s'habiller devant eux. Ils lui demandèrent ses poches qu'elle donna; ils les fouillèrent et prirent tout ce qu'il y avait dedans, quoique ce ne fût pas du tout important. Ils en firent un paquet qu'ils dirent qu'ils enverraient au Tribunal révolutionnaire, où il serait ouvert devant elle. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un flacon, dans la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Ma mère, après m'avoir tendrement embrassée, me recommanda de prendre courage, d'avoir bien soin de ma tante et de lui obéir comme à une seconde mère, me renouvela les mêmes instructions que mon père; puis, se jetant dans les bras de ma tante, elle lui recommanda ses enfants. Je ne lui répondis rien, tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière fois; ma tante lui dit quelques mots bien bas. Alors ma mère partit, sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne l'abandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la Tour, parce que les municipaux y firent un procès-verbal pour décharger le concierge de sa personne. En sortant, elle se frappa la tête à un guichet, ne pensant pas à se baisser; on lui demanda si elle s'était fait du mal. «Oh non! dit-elle, rien à présent ne peut me faire du mal [1528].»
Et montant dans une voiture avec un municipal et deux gendarmes, elle partit pour la Conciergerie.