La Conciergerie.—Le cachot de la Reine.—Michonis.—Les Richard.—Tentatives pour sauver la Reine.—Affaire de l'œillet.—Vexations nouvelles.—Le concierge Bault et sa famille.—Nouvelles tentatives d'évasion.—Le complot Basset.—Inaction de l'Autriche.
Nous sommes arrivés à la dernière étape: après la Conciergerie, il n'y a plus que l'échafaud.
Il était trois heures du matin, quand la Reine arriva dans sa nouvelle prison; au lieu de l'écrouer au greffe, on la conduisit directement à la chambre qui lui était destinée. C'était une petite pièce du rez-de-chaussée, basse, humide et froide [1529], à laquelle menait un grand corridor sombre et que fermait une porte massive, garnie de deux énormes verrous. Le sol, situé au-dessous du niveau de la cour, était carrelé en briques sur champ; sur les murs, le long desquels l'eau ruisselait, quand la Seine était haute [1530], on apercevait encore les lambeaux d'un vieux papier fleurdelysé, rongé par le salpêtre. Cette chambre, appelée chambre du Conseil, parce que c'était là qu'avant la Révolution les magistrats du Parlement de Paris venaient, à certaines époques, écouter les réclamations des prisonniers, était occupée par le général Custine, qui avait dû l'évacuer précipitamment pour faire place à la Reine [1531]. Une fenêtre basse, soigneusement grillée et donnant sur la cour intérieure de la prison, éclairait seule ce sombre réduit; un lit de sangle, une table, deux chaises de paille, un fauteuil de canne [1532], en composaient le misérable ameublement [1533]; sur le lit, des sangles renouées en plusieurs endroits avec des cordes, une paillasse à demi pourrie, un matelas déchiré, une couverture de laine trouée, des draps de toile grossière et grise; pas de rideaux, un vieux paravent [1534]. Les gendarmes, qui couchaient sur un lit pareil à celui de la Reine, le trouvaient trop dur et s'en plaignaient. Il y avait encore une corbeille d'osier pour l'ouvrage, une boîte de bois pour la poudre et une de fer-blanc pour la pommade [1535].
En entrant, la Reine ne put s'empêcher de jeter un regard sur la nudité de ces murs. Le jour grandissait déjà. Elle accrocha sa montre à un clou et s'étendit sur son lit [1536].
Mais la haine de ses bourreaux ne pouvait pas même lui laisser la consolation de la solitude. Dès le matin, deux gendarmes vinrent s'installer dans la chambre de la prisonnière pour la surveiller; on y ajouta une femme pour le service; c'était une vieille personne de quatre-vingts ans, nommée Larivière, ancienne concierge de l'Amirauté, et dont le fils était le porte-clefs de la prison. Mais bientôt cette femme, dont l'attitude avait inspiré une certaine confiance à la Reine, fut changée; on la remplaça par une jeune femme de trente-six ans, la femme Harel, «véritable poissarde,» a dit Rougeville [1537], dont le mari était employé aux bureaux secrets de la police et qui n'avait d'autre mission que d'espionner la captive. La Reine s'en méfia instinctivement et ne lui adressa presque jamais la parole [1538].
Deux nouveaux lits furent apportés en même temps; l'un était destiné à la femme de service; l'autre aux gendarmes, qui ne perdaient jamais de vue leur prisonnière, même, a dit Rougeville, «lorsqu'elle avait des soins naturels à se donner [1539].»
Un voleur de la dernière catégorie, nommé Barassin, forçat, espion [1540], à figure de brute et à cœur d'hyène, qui était chargé, dans les prisons, des besognes les plus dégoûtantes et les plus pénibles, pénétrait parfois dans le cachot royal, pour y remplir ses répugnantes fonctions [1541]. Un jour, Beaulieu, alors détenu à la Conciergerie, l'interrogea sur la manière dont y était traitée Marie-Antoinette.
—«Comme les autres,» répondit-il.
—«Comment? Comme les autres?»
—«Oui, comme les autres; cela ne peut surprendre que les aristocrates.»