Une autre fois, cependant, Bault était moins heureux; il avait demandé une couverture de coton anglaise pour ajouter à la chétive couverture qui ne mettait guère la captive à l'abri du froid et de l'humidité. Fouquier-Tinville s'emporta: «Tu mériterais d'être envoyé à la guillotine,» répondit-il brutalement. Mais le concierge ne se tint pas pour battu et, ne pouvant obtenir une couverture, il la remplaça par un matelas [1617]. De son côté, Mme Bault, qui avait un jardin à Charenton, en réservait pour la Reine les meilleurs produits, les fruits les plus délicats, et parfois les marchands de la Halle y ajoutaient, comme du temps de Richard, des pêches et des melons [1618].

Au milieu de sa douloureuse solitude, la malheureuse souveraine pensait sans cesse à ses enfants, à son fils surtout. Un jour que Bault entrait dans la prison, elle s'approcha de lui et chercha à lui glisser dans la main une paire de gants et une boucle de cheveux. Mais Bault n'était pas seul; les gendarmes l'accompagnaient comme d'habitude; ils virent le mouvement, et, s'élançant sur le concierge: «Qu'est-ce qu'on vient de te remettre?» dirent-ils. Bault dut ouvrir la main; les gants et les cheveux furent saisis et portés à Fouquier-Tinville. Plus heureuse, quelques jours après, la Reine laissa tomber à ses pieds une pauvre petite jarretière, qu'elle avait tressée, au moyen de deux cure-dents, avec les fils arrachés à la couverture de son lit. Cette fois, elle ne fut pas vue. Bault ramassa le triste et précieux souvenir que, par la suite, Hue réussit à faire passer à la duchesse d'Angoulême, seul reste de cette grande famille, décimée au Temple et à la Conciergerie [1619].

Une dernière et plus imprévue consolation était réservée â la malheureuse femme: grâce à la complicité des geôliers, un prêtre fidèle put pendant Une nuit pénétrer dans le cachot, y dire la messe et lui donner même la communion [1620]. Cette nuit-là, il y eut un peu plus de calme et peut-être un rayon d'espérance dans le cœur de la prisonnière. Les hommes semblaient l'abandonner; Dieu ne l'abandonnait pas.

Les dévouements d'ailleurs étaient obstinés. En octobre, un complot s'ébauchait encore pour arracher la victime à ses bourreaux. Quel en était le chef? Était-ce Rougeville? Était-ce Batz? On l'ignore. Les agents subalternes seuls sont connus: le perruquier Basset, une femme bossue, la femme Fournier, le ménage Lemille. On avait gagné un certain nombre de soldats à Paris, à Courbevoie et à Vincennes; on devait exciter une émeute, s'emparer de la Convention et des Jacobins, et, à la faveur du tumulte, délivrer la Reine. Le complot était vaste; comme tous les autres, il échoua. Dénoncés par des espions auxquels ils s'étaient imprudemment confiés, les conjurés furent arrêtés le 12 octobre et payèrent de leur tête leur généreux dessein [1621].

Tandis que ces vaillants luttaient pour disputer à l'échafaud la fille des Césars et que ses geôliers s'efforçaient d'adoucir ses derniers moments, que faisait sa famille pour la délivrer? Dès qu'elle avait été transférée à la Conciergerie, Mercy s'était empressé d'écrire au prince de Cobourg, général en chef de l'armée autrichienne, qui venait d'entrer dans Valenciennes, pour le supplier de porter rapidement un corps de cavalerie sur Paris, afin d'empêcher le crime qui se préparait trop visiblement. «La postérité pourrait-elle croire, s'écriait-il, qu'un si grand attentat a pu être consommé à quelques marches des armées victorieuses de l'Autriche et de l'Angleterre, sans que ces armées aient tenté quelques efforts pour l'empêcher [1622]

Mais Cobourg n'était pas l'homme des coups de main hardis. Soit routine, soit calcul, soit impuissance [1623], il préféra prendre ses quartiers d'hiver [1624], et Mercy fut réduit à écrire, deux mois plus tard:

«Je tremble pour la Reine. En lisant les journaux, peut-on se défendre d'un mouvement de terreur [1625]

Quand Mercy jetait ce cri d'alarme, il était trop tard; le dernier acte du grand drame était commencé, et, suivant le mot de la Marck, la «tache ineffaçable» restait sur le gouvernement autrichien qui, à quarante lieues de Paris, n'avait rien fait pour sauver la tante de son Empereur!