Dans cette seconde entrevue, Rougeville avait pu avertir sa royale interlocutrice de la présence des œillets [1583]. Dès qu'il fut parti, profitant de ce que la femme Harel jouait aux cartes avec les gendarmes, la Reine ramassa vivement les fleurs et lut les billets qu'elles renfermaient. Ils contenaient une offre d'argent [1584] et des phrases vagues comme celles-ci: «Que comptez-vous faire? J'ai été en prison; je m'en suis tiré par un miracle; je viendrai vendredi [1585].» La Reine s'empressa de détruire les billets en les déchirant en mille morceaux, puis elle s'efforça d'y répondre et, n'ayant ni papier ni plume, fut réduite à essayer de piquer avec une épingle quelques mots sur un petit morceau de papier: «Je suis gardée à vue; je ne parle ni n'écris; je me fie à vous; je viendrai [1586].»
Connaissait-elle dès lors le plan des conjurés? Crut-elle que les gendarmes avaient été déjà gagnés? Quelque invraisemblable que cela puisse sembler, il paraît certain que ce fut elle-même qui, tandis que la femme Harel était sortie pour aller chercher de l'eau, remit ce petit papier au gendarme Gilbert pour le faire passer à Rougeville [1587]. Gilbert prit le billet, le plaça dans sa veste et le transmit à la femme Richard, qui s'empressa de le donner à Michonis, lorsqu'il revint le lendemain 29 [1588]. Rougeville revint aussi le 30, comme il l'avait promis, sous un nouveau déguisement, et, s'il faut l'en croire, en profita pour remettre à la prisonnière une certaine somme en louis et en assignats [1589].
L'exécution du projet avait été fixée à la nuit du 2 au 3 septembre. Le concierge et sa femme étaient gagnés. Deux administrateurs avaient reçu de l'argent. Michonis devait aller, à dix heures du soir, prendre la Reine, sous prétexte de la mener au Temple, par ordre de la municipalité et, une fois dehors, il devait la faire évader; Rougeville l'aurait reçue alors et l'aurait conduite en lieu de sûreté, au château de Livry, dit une version [1590], et de là sur les terres de l'Empire. Pour ne pas compromettre le concierge, son livre d'écrou aurait été déchargé. Les conjurés vinrent en effet au jour dit; moyennant cinquante louis, les gendarmes avaient promis de se taire; mais au dernier moment, l'un d'eux, quoique ayant reçu la somme, se ravisa; malgré les instances de Michonis qui arguait des ordres de la municipalité, il déclara que, si l'on faisait sortir la Reine, il appellerait la garde [1591]. Le coup était manqué, et, le 3 septembre, le gendarme Gilbert dénonça le complot. Rougeville put s'échapper; mais Michonis fut arrêté le 4; Richard et sa femme furent incarcérés, et deux députés de la Convention, Amar et Sevestre, accompagnés d'un membre de la municipalité, se transportèrent à la Conciergerie pour faire une enquête. Marie-Antoinette fut interrogée à deux reprises [1592]; avec une admirable présence d'esprit, elle s'efforça d'éloigner toutes les charges qui pouvaient peser sur Michonis et Rougeville. Les enquêteurs ne découvrirent rien, et sans le récit que, deux mois après, Rougeville fit à Fersen, sans le mémoire qu'il envoya, un peu plus tard, au comte de Metternich, et plus tard encore aux Cinq-Cents, nous ne connaîtrions pas aujourd'hui encore les détails du plan élaboré entre les deux fidèles serviteurs de la monarchie [1593].
Mais la Convention avait frémi du danger qu'elle avait couru de perdre sa proie. Le 10 septembre, des administrateurs de police vinrent enlever à la Reine ses derniers bijoux, suspects sans doute de pouvoir servir à corrompre les gardiens: les petits anneaux que Rougeville avait vus à ses doigts [1594] et qui ne contenaient que des cheveux, une montre d'or de Bréguet, cette dernière amie des prisonniers dont elle compte les heures, des cachets, un médaillon renfermant des cheveux aussi, les cheveux du Dauphin, dit-on [1595]. En même temps, la captive était mise au secret, les gendarmes et la femme Harel renvoyés de sa chambre, un factionnaire placé à sa porte, avec ordre de ne la laisser communiquer avec personne que le concierge et sa femme et un autre factionnaire posté dans la cour, avec consigne de ne permettre à qui que ce fût d'approcher de la fenêtre à la distance de dix pas, sous quelque prétexte que ce pût être [1596].
Ce n'est pas tout. Le cachot où un chevalier de Saint-Louis avait pu s'introduire et d'où la Reine avait failli s'échapper n'était évidemment pas assez sûr pour la renfermer désormais. Le 11 septembre, les administrateurs de police revinrent à la Conciergerie «à l'effet d'y choisir un local pour la détention de la veuve Capet, autre que celui où elle est maintenant détenue». Ils visitèrent avec soin les diverses pièces de la prison et finirent par s'arrêter à celle qui servait de pharmacie. Il fut décidé que le pharmacien, Jacques-Antoine Lacour, la débarrasserait le jour même, afin de permettre au citoyen Godard d'exécuter, «dans le plus bref délai possible,» les travaux nécessaires pour la transformer en cachot. La grande croisée qui donnait sur la cour des femmes devait être bouchée au moyen d'une tôle d'une ligne d'épaisseur, jusqu'au cinquième barreau de traverse, et le surplus grillé en fil de fer à mailles très serrées; la seconde croisée, ayant vue sur l'infirmerie, devait être totalement condamnée par le moyen d'une tôle de même épaisseur [1597], et la petite croisée, qui donnait sur le corridor, entièrement supprimée. La porte qui existait serait munie extérieurement de deux verrous, et l'on en ajouterait une seconde, de forte épaisseur, ouvrant à l'intérieur et fermée à l'aide d'une serrure de sûreté. Il existait une gargouille pour l'écoulement des eaux; on décida de la boucher [1598].
Dès que les travaux d'appropriation furent terminés, la Reine fut transférée dans ce cachot; elle n'en devait plus sortir que pour aller au Tribunal révolutionnaire.
La surveillance fut rendue plus minutieuse encore. Plus de femmes pour servir la prisonnière; la femme Harel avait été renvoyée après l'affaire de l'œillet; c'était le concierge qui, chaque matin, soignait les cheveux de la Reine [1599]. Les gendarmes jour et nuit dans la chambre, séparés par un simple paravent [1600]; deux sentinelles sous les fenêtres de la cour [1601]; des perquisitions incessantes dans le cachot par des administrateurs de police ou des membres du Comité de Sûreté générale [1602]. Pas de lumière le soir [1603]. Plus de travail le jour, puisque, dès son entrée à la Conciergerie, on lui avait retiré même les aiguilles à tricoter. La Reine lisait et priait; «la plus grande partie de son temps, a dit un témoin oculaire, était consacrée à la prière [1604].» Le malheur avait développé et affermi les sentiments religieux qu'elle devait à son éducation chrétienne et que le tourbillon du monde n'avait pu lui faire oublier; «sa prison, dit Madame Royale, lui avait donné beaucoup de religion [1605].» Plus d'encre ni de crayon; on les avait retirés depuis longtemps; la Reine était contrainte d'écrire avec une pointe, sur la muraille, l'état de son linge. Ses vêtements tombaient en lambeaux; elle n'avait que deux robes, une noire et une blanche, toutes deux également usées; elle n'avait que trois chemises, qu'on lui donnait alternativement tous les dix jours [1606]. La fille du concierge était sans cesse occupée à raccommoder son linge, ses vêtements, ses souliers; elle remit une bordure à sa robe noire [1607]. Brisée par l'émotion, accablée par les privations, le mauvais air, le défaut d'exercice, la santé de la captive s'était altérée, et d'horribles hémorragies venaient encore ajouter à ses souffrances et à sa faiblesse [1608].
Par bonheur, Hue, qui avait toujours des relations avec la Conciergerie, avait réussi, par l'intermédiaire de l'administrateur de police, Dangé, à faire donner à Richard un successeur qui ne lui cédait pas en humanité; c'était Bault, concierge à la Force [1609]. Sous un air rude et sévère [1610], sous le costume d'un Jacobin [1611], Bault cachait un cœur compatissant et, secondé par sa femme et sa fille, il chercha à procurer à son auguste prisonnière les adoucissements compatibles avec la surveillance dont il était lui-même l'objet. Sous prétexte qu'il avait seul la responsabilité des détenus qui lui étaient confiés, il fit sortir les gendarmes de la chambre royale, mit la clef dans sa poche, et la Reine n'eut plus à subir désormais cette odieuse présence que rendaient plus odieuse encore la conversation de ces hommes, leurs blasphèmes, le bruit des verres et la fumée de tabac [1612]. Les gendarmes, consignés à la porte extérieure, accompagnaient bien le concierge, toutes les fois qu'il entrait dans le cachot, mais ils n'y restaient plus seuls. La nourriture de la Reine, sans être luxueuse, fut apprêtée avec soin; elle se composait de café le matin, et, à dîner, de bouilli, de volaille rôtie, de légumes et de dessert [1613]; mais la pauvre femme n'avait guère d'appétit et il lui arrivait souvent de ne pas manger [1614].
Ce modeste menu froissa cependant les sentiments égalitaires de certains municipaux; ils signifièrent au concierge que l'accusée devait être nourrie comme les autres, de l'ordinaire le plus grossier de la prison. «Je n'entends pas cela, répondit Bault, c'est ma prisonnière; j'en réponds sur ma tête. On pourrait tenter de l'empoisonner, il faut que ce soit moi qui veille à ses aliments; pas une goutte d'eau n'entrera ici sans ma permission.» Les municipaux cédèrent; le concierge continua à être chargé de la nourriture de la Reine; il la lui donna du moins saine et convenable, et l'eau fut toujours bien claire et bien limpide [1615].
Mais, pour faire acte d'humanité, il fallait se dissimuler sous le masque de la rigueur et de la persécution. L'automne approchait; le mois d'octobre était froid et pluvieux; dans cette chambre sans feu, où l'eau ruisselait sur le pavé et le long des parois, Bault songea à protéger sa prisonnière contre l'humidité, en tendant autour de son lit une vieille tapisserie. Les administrateurs virent cela et ne cachèrent pas leur mécontentement. «Ne voyez-vous pas, leur dit le concierge, que c'est afin de rompre le bruit et d'empêcher qu'on n'entende rien de la chambre voisine?»—«C'est juste, répondirent les commissaires; tu as bien fait [1616].» Ils eussent blâmé une mesure de pitié; ils devaient approuver une pensée de méfiance.