Marie-Antoinette n'avait jamais bu de vin, et elle ne pouvait supporter l'eau de la Seine. La seule boisson qui ne lui fît pas mal était l'eau de Ville-d'Avray; pendant sa captivité au Temple, on n'avait cessé d'y apporter une provision de cette eau. Mme Élisabeth supplia les municipaux d'en faire porter un peu à la Conciergerie, et le 5 août les administrateurs de police y consentirent; chaque jour, deux bouteilles d'eau de Ville-d'Avray furent prélevées sur la provision du Temple pour l'usage de la veuve de Louis XVI.

A côté des persécuteurs, il y avait encore des cœurs amis. La Terreur, qui pesait sur la France, n'avait pu comprimer les saintes ardeurs du dévouement et de la pitié. Michonis était toujours là; c'était lui qui veillait sur la Reine et qui, nommé administrateur de police, avait obtenu l'inspection de son cachot. C'était lui qui servait d'intermédiaire entre le Temple et la Conciergerie, et, le 19 août par exemple, allait réclamer les quatre chemises et la paire de souliers non numérotés dont la prisonnière avait «le plus pressant besoin». De leur côté, Turgy et Toulan continuaient leur correspondance par signes, et c'est par eux que, jusqu'à la fin, Mme Élisabeth et Madame Royale purent avoir des nouvelles de la «personne», ainsi qu'elles désignaient Marie-Antoinette [1547]. Mais les précautions les plus minutieuses étaient nécessaires. Le bruit de ces intelligences avait fini par transpirer; aussitôt les princesses, redoutant une perquisition, jetèrent tout ce qu'elles conservaient encore, dissimulé sous leurs vêtements, papier, encre, crayon [1548]; elles n'eurent plus, pour leur correspondance avec Toulan, que de la noix de galle et du lait d'amandes [1549].

Hue avait fait mieux encore: il s'était introduit à la Conciergerie et avait réussi,—sans grande peine d'ailleurs, car le terrain était bien préparé,—à gagner le concierge Richard et sa femme, celle que Mm Élisabeth, dans ses billets, désignait sous le nom de Sensible [1550]. C'est par eux qu'il avait des nouvelles de la prisonnière qu'il transmettait à Toulan, que celui-ci, à son tour, au moyen de signaux sur le cor, communiquait à Turgy, et qui allaient jeter un peu de baume sur le cœur des captives du Temple. Faire passer à la Reine des nouvelles de ses enfants, informer Madame Royale et Mme Élisabeth de l'état où se trouvait la Reine, tel était le double but que se proposait Hue,—le Constant de la correspondance,—et que ce généreux quatuor de complices, Turgy et Toulan, Richard et sa femme, l'aidaient fidèlement à remplir.

C'étaient des cœurs compatissants que ces Richard. Tout ce qu'ils pouvaient faire pour adoucir la dure captivité de Marie-Antoinette, ils le firent, et ils trouvaient facilement des aides pour ces pieux complots. Un jour la prisonnière avait le désir de manger du melon; Mme Richard courut au marché le plus voisin: «Il me faut un excellent melon,» dit-elle à une marchande qu'elle connaissait.—«Je devine pour qui, répondit la marchande; c'est pour notre malheureuse Reine; choisis, prends ce qu'il y a de plus beau.» Elle-même bouscula tout le tas de melons pour trouver le meilleur. Mme Richard voulut payer: «Garde ton argent,» reprit la brave femme, «et dis à la Reine qu'il y en a parmi nous qui gémissent [1551]

Il n'était pas jusqu'à des chefs révolutionnaires, et des plus en vue, qui ne se laissassent toucher par les malheurs de leur victime ou séduire par l'appât d'une somme d'argent. Manuel avait été un des premiers convertis; Camille Desmoulins s'était pris de pitié; il voulait à toute force sauver la prisonnière [1552]; il ne réussit qu'à se perdre après elle. Hébert lui-même, l'infâme Père Duchesne, Hébert se laissait gagner; mais on le soupçonna et, pour détourner les soupçons, il se montra plus violent que jamais [1553]. L'ex-capucin Chabot était tenté par l'appât d'un million que lui offrait la marquise de Janson [1554], et Fersen, toujours intrépide et infatigable, concertait, avec la Marck et Mercy, l'envoi à Paris du maître de ballet Noverre et du financier Ribbes pour gagner Danton, en lui offrant de l'argent et les diamants pris sur Sémonville [1555]. D'un autre côté, le prince de Cobourg renouvelait ses offres pour l'échange de la Reine contre les commissaires arrêtés par Dumouriez [1556].

Le bruit de ces dispositions meilleures chez certains chefs du gouvernement se répandit dans Paris, et un jour la femme de Richard entretint la Reine de la possibilité d'une délivrance; mais la Reine, rendue plus clairvoyante par le malheur, se contenta de secouer la tête: «Ils ont immolé le Roi, dit-elle, ils me feront périr comme lui. Non, je ne reverrai plus mes malheureux enfants ni ma tendre et vertueuse sœur.» Et en disant ces mots elle fondit en larmes.

Quoi qu'il en soit, cette compassion des gardiens amenait une sorte de relâchement dans la surveillance. Certains gendarmes avaient des égards pour la prisonnière. L'un d'eux brisait sa pipe, parce qu'il s'apercevait que la fumée de tabac incommodait la Reine et l'empêchait de dormir la nuit [1557]. D'autres, connaissant son goût pour les fleurs, lui apportaient des œillets, des tubéreuses, des juliennes [1558]. La femme Harel s'attendrissait [1559]. Grâce à la complicité des administrateurs de police et des concierges, diverses personnes, des prêtres même [1560], s'introduisaient à la Conciergerie et jusque dans le cachot de la Reine [1561]. L'abbé Émery, détenu lui aussi, pouvait de l'intérieur de la prison, il est vrai, la confesser et s'entretenir quelques instants avec elle [1562]. Et Fouquier-Tinville avouait qu'il y avait à la Conciergerie «beaucoup plus de facilités» qu'au Temple pour avoir des intelligences avec le dehors [1563].

Ce furent ces facilités sans doute qui entretinrent chez quelques serviteurs dévoués la pensée d'enlever la prisonnière et d'épargner ainsi un nouveau crime à la France. «Beaucoup de monde s'intéressa à ma mère, raconte Madame Royale. J'ai appris, depuis sa mort, qu'on avait voulu la sauver de la Conciergerie et que par malheur le projet n'avait pas réussi. On m'a assuré que les gendarmes qui la gardaient et la femme du concierge avaient été gagnés par quelqu'un de nos amis, qu'elle avait vu plusieurs personnes bien dévouées dans sa prison, entre autres un prêtre qui lui avait administré les sacrements qu'elle avait reçus avec une grande piété. L'occasion de se sauver manqua une fois parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde et que par erreur elle parla à la première. Une autre fois, elle était hors de sa chambre et avait passé le corridor, quand un gendarme s'opposa à son départ, quoiqu'il fût gagné, et l'obligea de rentrer chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise [1564].» Du premier de ces projets, nous savons peu de chose. Il est probable cependant qu'il avait été conçu par le baron de Batz, «cet infâme, ce monstre,» dont la Convention mettait la tête à prix [1565]; que les gendarmes étaient gagnés et que le plan échoua parce que la Reine manqua de parler à celui de ses gardiens qui, ayant deux redingotes l'une sur l'autre, devait lui en donner une pour la faire sortir de la Conciergerie, d'où un jeune homme appelé Rousset devait la conduire en lieu sûr [1566].

Le second projet, mieux connu, paraît être le complot désigné dans l'histoire sous le nom d'Affaire de l'œillet.

Parmi les fidèles qui rôdaient autour de la Conciergerie, prêts à sacrifier leur vie pour sauver celle de Marie-Antoinette, était un chevalier de Saint-Louis, nommé Rougeville, l'un de ceux qui avaient été aux côtés de Louis XVI au 20 juin et au 10 août. Par l'intermédiaire d'une Américaine, la veuve Dutilleul, et d'un marchand de bois, nommé Fontaine, Rougeville avait fait connaissance avec Michonis. Tous deux étaient faits pour s'entendre; l'accord fut vite conclu, et un jour, le mercredi 28 août, Rougeville accompagna Michonis à la Conciergerie. La prisonnière était vêtue d'un caraco noir; ses cheveux gris étaient coupés par derrière et sur le front; elle était tellement maigrie que Rougeville ne la reconnut pas sans difficulté, et si faible qu'elle avait de la peine à se tenir debout; aux doigts elle portait trois pauvres anneaux [1567]. «Ah! c'est vous, Monsieur Michonis,» dit-elle; et, s'approchant de lui, elle lui demanda, comme d'habitude, des nouvelles de ses enfants [1568]. Puis, apercevant Rougeville, elle fut saisie d'une telle émotion qu'elle se laissa choir dans un fauteuil [1569]. Un grand feu lui monta au visage [1570]; ses membres tremblaient [1571] et des larmes coulaient de ses yeux [1572]. Rougeville chercha à la rassurer et, s'approchant d'elle, lui fit signe de prendre des œillets où il avait caché un papier [1573]. Mais la Reine était si émue encore qu'elle ne comprit pas tout d'abord, et Rougeville laissa tomber les œillets derrière le poêle [1574]. Puis il sortit avec Michonis [1575]. Ils ne tardèrent pas à rentrer tous deux, rappelés par les gendarmes [1576], et tandis que Michonis occupait ces derniers [1577], la Reine, retirée derrière un paravent [1578], entretenait Rougeville et le suppliait de ne pas s'exposer ainsi. «J'ai des armes et de l'argent,» répondit Rougeville, «prenez courage.» Et il lui promit qu'on la secourrait, qu'il lui apporterait de l'argent pour gagner les gendarmes, etc. [1579]. «Le cœur vous manque-t-il donc?» demanda-t-il.—«Il ne me manque jamais,» répondit la Reine, «mais il est profondément affligé [1580].» Et mettant la main sur son cœur, elle ajouta: «Si je suis faible et abattue, ceci ne l'est pas [1581].» Michonis, craignant que cette scène, en se prolongeant, n'éveillât l'attention des gendarmes, fit un signe à Rougeville et tous deux sortirent: «Je vous fais donc un adieu éternel?» dit la Reine à Michonis, qui lui avait annoncé qu'il n'était pas réélu administrateur de police.—«Non, Madame, répondit-il, si je ne suis plus administrateur, étant encore officier municipal, j'aurai le droit de venir et de vous faire visite, tant que cela vous sera agréable [1582]