Dans la cour, une voiture attendait depuis une heure; c'était M. de Fersen qui, après avoir réglé dans la soirée les derniers détails du départ [635], s'était déguisé en cocher pour conduire en personne les augustes fugitifs au début de leur voyage. La Reine amena elle-même les enfants et Mme de Tourzel [636], et les installa dans la voiture; puis M. de Fersen partit, fit plusieurs tours sur les quais pour dérouter la surveillance, et revint se ranger près du petit Carrousel [637]. Lafayette passa deux fois [638], mais ne remarqua rien. Au bout d'une demi-heure, dit M. de Fersen [639], de trois quarts d'heure, dit Mme de Tourzel [640], d'une grande heure, dit Madame Royale, dont l'attente anxieuse trouvait le temps long [641], Mme Elisabeth arriva, conduite par un garçon de sa chambre, puis le Roi vers minuit, et enfin la Reine. Elle avait voulu sortir la dernière, et ayant aperçu la voiture de Lafayette, craignant d'être reconnue, elle s'était jetée dans le labyrinthe des ruelles qui environnaient les Tuileries, et s'y était perdue quelque temps avec le garde du corps qui l'accompagnait. Dès qu'elle fut montée dans la voiture, le Roi, que ce retard avait inquiété, la serra tendrement dans ses bras, en répétant: «Que je suis content de vous voir arrivée [642]!» La Reine était en robe du matin, avec un chapeau et un mantelet noir; le Roi portait un chapeau rond, une perruque, une redingote brune et une canne à la main. C'était Mme de Tourzel qui devait jouer le rôle de la baronne de Korff; la Reine était la gouvernante des enfants et s'appelait Mme Rochet; le Roi, le valet de chambre Durand; Mme Elisabeth, la demoiselle de compagnie, Rosalie; le Dauphin et Madame Royale, les deux enfants de Mme de Korff, sous le nom d'Amélie et d'Aglaé [643].

A la barrière Saint-Martin, on rejoignit la berline qu'y avaient amenée M. de Moustier et le cocher de M. de Fersen, Balthazar Sapel. Les deux voitures furent approchées côte à côte, afin que la famille royale pût passer de l'une dans l'autre sans mettre pied à terre. Fersen monta sur le siège, à côté de M. de Moustier. «Allons, hardi; menez vite,» dit-il à son cocher qui conduisait en postillon. On partit, et les quatre chevaux, vivement enlevés, arrivèrent en une demi-heure à Bondy [644]. M. de Valori y avait fait préparer à l'avance un relais de six chevaux; on attela à la hâte; Fersen prit congé des voyageurs en leur jetant ces mots, destinés à tromper les postillons: «Adieu, Madame de Korff [645],» et la voiture, précédée des gardes du corps en courriers, s'élança sur la route de Claye, où elle retrouva Mmes de Neuville et Brunier. Pendant ce temps-là, Fersen, à cheval, retournait à Paris par des chemins de traverse [646] et, le jour même, partait pour la Belgique. Le 22, à six heures du matin, il arrivait à Mons, et le lendemain, à Arlon, il apprenait de la bouche de M. de Bouillé le triste résultat de l'évasion.

La famille royale restait seule, livrée à ses propres inspirations et n'ayant d'autres guides que trois jeunes gens assurément très dévoués, mais sans autorité et sans expérience. On avait perdu un temps précieux à la sortie de Paris; on en perdit encore à diverses reprises, et malheureusement on ne songeait pas à la nécessité de le regagner. «Quand on eût passé la barrière, le Roi, raconte Mme de Tourzel, commençant à bien augurer de son voyage, se mit à causer sur ses projets. Il commençait par aller à Montmédy, pour aviser au parti qu'il croirait convenable, bien résolu de ne sortir du royaume que dans le cas où les circonstances exigeraient qu'il traversât quelque ville frontière pour arriver plus promptement à celle de France, où il voudrait fixer son séjour, ne voulant pas même s'arrêter un instant en pays étranger.»

«Me voilà donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, où j'ai été abreuvé de tant d'amertumes. Soyez bien persuadés qu'une fois le cul sur la selle, je serai bien différent de ce que vous m'avez vu jusqu'à présent.»—«Lafayette, ajouta-t-il en regardant sa montre, est présentement bien embarrassé de sa personne [647]

Tout à la joie de se sentir libres, les augustes fugitifs se relâchèrent des précautions minutieuses dont la stricte observation était indispensable et que Fersen ou M. d'Agout n'eussent pas manqué de leur rappeler. Les nuits sont courtes à cette époque de l'année et, grâce aux retards du début, le trajet de Paris à Châlons, qui eût dû se faire dans l'obscurité ou au moins au commencement de la journée, se faisait au grand jour [648]. Sans s'en inquiéter, le Roi descendait aux relais et parlait aux gens qui entouraient la voiture, paysans ou employés de la poste [649], au risque de se faire reconnaître. Il faillit l'être à Etoges [650]. A Châlons, il le fut. Un homme en avertit le maire qui, fort peu révolutionnaire, prit le parti de répondre au dénonciateur que, s'il était bien sûr de sa découverte, il n'avait qu'à la publier, mais qu'il serait responsable des suites. L'homme, effrayé, ne dit rien [651] et, s'il faut en croire Madame Royale et M. de Bouillé, «beaucoup de monde louait Dieu de voir le Roi et faisait des vœux pour sa fuite [652]

A partir de Châlons, on entrait dans le commandement militaire de M. de Bouillé et l'on devait rencontrer, à chaque relais, les escortes échelonnées par le général, sous le prétexte de protéger un convoi d'argent adressé à ses troupes. Le premier détachement était à Pont-Sommevesle, sous le commandement du duc de Choiseul, qu'accompagnait M. de Goguelat. Mais les retards apportés au départ, aggravés encore par la lenteur de la marche, déroutaient le plan arrêté: on attendait la voiture royale à trois heures; à cinq heures et demie, elle n'était point arrivée, non plus que le courrier qui la précédait. Le stationnement prolongé des troupes en ce lieu, où rien ne semblait motiver leur présence, jetait l'alarme parmi les habitants. Effrayé des dispositions hostiles de la foule, M. de Choiseul donna l'ordre de la retraite: quand les augustes voyageurs arrivèrent enfin à Pont Sommevesle, il y avait une heure que les troupes en étaient parties. Le Roi fut surpris, mais continua néanmoins sa route; il espérait rencontrer l'escorte promise à l'étape suivante. A Orbeval, il n'y avait rien. «Même silence, dit Mme de Tourzel, même inquiétude [653].» A Sainte-Menehould, on trouva trente dragons sous les ordres de M. d'Andoins, mais aussi une population nerveuse, surexcitée par la présence des soldats. M. d'Andoins, s'approchant de la berline, dit tout bas à la fausse baronne de Korff: «Les mesures sont mal prises; je m'éloigne pour ne donner aucun soupçon [654].»—«Ce peu de paroles, ajoute Mme de Tourzel, nous perça le cœur; mais il n'y avait pas autre chose à faire que de continuer notre route, et l'on ne se permit pas même la plus légère incertitude [655].» La méfiance était éveillée; le maître de poste, Drouet, avait cru reconnaître la Reine, qu'il avait vue quand il servait dans les dragons de Condé. Ses soupçons furent confirmés lorsqu'il compara, avec le portrait du Roi gravé sur un assignat, la figure du prétendu valet de chambre. Fier de cette découverte, et de l'importance qu'elle lui donnait, il se hâta de prévenir la municipalité qui le chargea, avec un ancien dragon de la Reine, nommé Guillaume, de «courir après les voitures et de les faire arrêter, s'il pouvait les joindre.» En attendant, et pour faciliter son entreprise, il avait recommandé à ses postillons qui partaient de ne point trop se presser [656].

Cependant, la famille royale, qui ne s'était point aperçue de ce mouvement, poursuivait son voyage avec la même sécurité et, hélas! la même lenteur. Le retard du début se maintenait et s'aggravait à chaque étape. A Clermont, comme à Sainte-Menehould, on arrivait quatre ou cinq heures après l'heure fixée. M. de Damas, chef du détachement, était inquiet, la population émue, et la fidélité des dragons singulièrement ébranlée par le contact avec les habitants. Le relais cependant se fit sans obstacle. Mais quand M. de Damas voulut commander aux troupes de se mettre en marche, la garde nationale s'y opposa et les dragons refusèrent de monter à cheval [657].

Drouet et Guillaume étaient partis à bride abattue. Ayant appris par le postillon de Sainte-Menehould que la famille royale avait pris la direction de Varennes, ils s'étaient jetés dans des chemins de traverse pour y arriver avant elle. Ils y arrivèrent en effet les premiers, trouvèrent, malgré l'heure avancée, quelques jeunes gens réunis dans une auberge, donnèrent l'alarme et coururent avertir les autorités. En l'absence du maire, retenu à Paris par sa charge de député, le procureur de la commune, Sauce, prit la direction du mouvement. On sonna le tocsin, on réveilla les habitants en faisant parcourir les rues par des enfants qui criaient au feu; on barricada le pont qui réunissait les deux parties de la ville de Varennes et que les voitures devaient forcément traverser, et un poste d'hommes déterminés, armés de fusils, s'y installa, prêt à en disputer le passage par la force.

Tout était prêt de la part des ennemis du Roi; de la part de ses amis, rien ne l'était; les malheureux retards apportés au voyage, les malentendus qui en avaient été la suite avaient troublé les esprits et dérangé les mesures prises. A l'entrée de Varennes, on ne trouva pas de relais; les postillons, les gardes du corps, le Roi et la Reine elle-même perdirent un temps précieux à le chercher; les conducteurs refusaient d'aller plus loin avec les mêmes chevaux; on discuta; on parlementa; quand on les détermina à passer au moins la ville, il était trop tard. Sous la petite voûte qui joignait la ville haute à la ville basse [658], Sauce, Drouet et leurs amis attendaient. Le cabriolet où étaient les femmes de chambre se présenta le premier, on l'arrêta; on demanda les passeports; une des voyageuses répondit qu'ils étaient dans la seconde voiture. Sauce se porta à la berline et renouvela sa réquisition. Le Roi tendit le passeport; le procureur fit observer qu'il était bien tard pour le viser,—il était onze heures et demie du soir [659]—«qu'il fallait descendre et qu'au jour on verrait [660]». La baronne de Korff se récria, tenta de forcer le passage; mais les gardes nationaux menacèrent de faire usage de leurs armes [661]; il fallut se résigner à descendre.