On gagna la maison de Sauce, située à vingt pas de là, et pendant qu'on préparait au premier étage deux chambres plus convenables pour recevoir ces hôtes improvisés dont on soupçonnait la grandeur, on introduisit les voyageurs dans une salle basse où Sauce leur fit servir un frugal repas. Les enfants, le Dauphin surtout, mouraient de sommeil; on les coucha sur un lit; la Reine s'était retirée dans un coin obscur de la pièce, son voile abaissé sur ses yeux [662]. Malgré les objurgations des municipaux, malgré les affirmations de Drouet, et d'un médecin du pays nommé Mangin, qui prétendait connaître la famille royale, Louis XVI continuait à nier obstinément. Un moment la Reine faillit se trahir: choquée du ton blessant de Drouet dans sa discussion avec le Roi, elle releva son voile: «Si vous le reconnaissez pour votre Roi, dit-elle vivement, respectez-le [663].» Mais les preuves décisives manquaient encore. Incertain, indécis, redoutant à la fois de laisser échapper ses prisonniers, si c'étaient bien ceux qu'il supposait, et de se rendre ridicule par une arrestation arbitraire et vexatoire, si ses soupçons n'étaient pas fondés, le procureur, après avoir «déposé,»—c'est son mot,—ces étrangers dans une chambre de derrière, courut chez un juge du tribunal, M. Detez, qui avait vu plusieurs fois le Roi et la Reine pendant un séjour qu'il avait fait à Paris. M. Detez revint avec Sauce et reconnut la famille royale. Devant cette déclaration formelle, toute dénégation devenait inutile. «Oui,» dit Louis XVI, d'une voix forte, «je suis votre Roi; voici la Reine et la famille royale. Placé dans la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher en province, au milieu de mes fidèles sujets, la liberté et la paix, dont vous jouissez tous: je ne puis vivre à Paris sans y mourir, ma famille et moi. Je viens vivre parmi vous, dans le sein de mes enfants, que je n'abandonne pas [664].» Le prince était ému; ses auditeurs ne l'étaient pas moins. «L'attendrissement, l'émotion de toutes les personnes présentes, raconte le premier procès-verbal dressé par la municipalité, se joignant à celui du Roi, le monarque et son auguste famille daignèrent presser dans leurs bras tous les citoyens qui se trouvaient dans l'appartement et recevoir d'eux la même marque de leur sensibilité vive et familière [665]

Cet attendrissement dura peu; la municipalité renouvela ses instances pour que les voyageurs retournassent à Paris; le Roi s'y refusa; il opposa le tableau des humiliations auxquelles il avait été en butte dans la capitale, des périls auxquels son retour exposerait sa famille. «La Reine, qui partageait ses inquiétudes, les exprimait par une extrême agitation [666].» Le prince, avec sa bonhomie habituelle, exposait ses plans, jurant qu'il ne passerait pas la frontière et se rendrait à Montmédy, offrant même de se confier à la garde nationale pour l'y conduire. «Le spectacle était touchant, mais il n'ébranlait point la commune dans sa résolution et son courage pour conserver son Roi.» Brave homme, au fond, mais grisé par le rôle inattendu que les événements lui donnaient; impressionné par le touchant tableau qu'il avait sous les yeux, mais effrayé par les grands mots et les grands cris des patriotes; désireux de satisfaire le Roi, mais ne voulant pas déplaire au peuple, Sauce était tiraillé entre son vieux respect pour la monarchie et sa vanité doublée de sa peur. La peur devait l'emporter chez lui, comme chez sa femme, dont la Reine avait bien pu faire couler les larmes, sans réussir à vaincre son naïf égoïsme: «Bon Dieu, Madame,» avait-elle répondu, «ils feraient périr M. Sauce; j'aime bien mon Roi; mais, dame, écoutez, j'aime bien mon mari. Il est responsable, voyez-vous [667].» La grand'mère du procureur, vénérable octogénaire, demanda à voir les hôtes inattendus que le hasard des révolutions amenait dans sa famille. Toute pleine encore du respect et de l'amour traditionnel des Français pour la dynastie, elle s'approcha du lit où dormaient les enfants et, se jetant à genoux, elle sollicita la faveur de leur baiser la main. Puis elle bénit ces infortunés que la faiblesse de son petit-fils allait livrer à la captivité et à la mort et se retira, profondément émue.

Cependant, MM. de Choiseul et de Goguelat étaient arrivés, avec les hussards de Pont-Sommevesle. Peut-être, à ce moment, où la foule n'était pas encore très considérable, où les gardes nationales des communes voisines n'étaient point rassemblées, eût-il été possible, avec un peu d'énergie, de forcer le passage. «Eh bien! quand partons-nous?» demanda le Roi à Goguelat, quand il le vit entrer dans la chambre.—«Sire, nous attendons vos ordres,» répondit l'aide-de-camp. Mais demander des ordres à un prince d'un caractère aussi indécis que Louis XVI, c'était le replonger dans ses hésitations habituelles. M. de Damas, qui venait d'arriver à son tour, ouvrit un avis énergique: c'était de démonter sept hussards, de faire monter sur les chevaux le Roi, la Reine et leurs compagnons, et, avec les soldats restants, de se faire jour à travers la foule. Marie-Antoinette n'eût pas reculé devant cette résolution aventureuse. «Mais, dit le Roi, répondez-vous que, dans cette lutte inégale, une balle ne viendra pas frapper la Reine, ou ma sœur, ou mes enfants?» Comme à l'appui de cette crainte, sous les fenêtres de la petite maison, la populace grondait; on renonça à ce parti trop périlleux. Lorsque, plus tard, vers deux heures du matin, Goguelat essaya de pousser une reconnaissance dans la direction de Dun, les gardes nationales des environs étaient réunies: la résistance était organisée par les soins de M. de Signémont, commandant de la milice de Neuvilly; des barricades étaient dressées; des canons rangés; l'aide-de-camp, ayant voulu dégager la voiture royale pour la tenir prête à toute occasion, fut jeté bas d'un coup de pistolet par le major de la garde nationale de Varennes, et les hussards, déjà hésitants, ébranlés par les caresses des patriotes, effrayés par la chute de leur chef, se mirent à fraterniser et à boire avec les gardes nationaux.

A cinq heures du matin, lorsque le commandant du détachement de Dun, M. Deslon, accouru à bride abattue avec soixante cavaliers, pénétra dans la maison de Sauce, et demanda les ordres du Roi: «Mes ordres!» répondit avec amertume le malheureux monarque, «je suis prisonnier et n'en ai point à donner.»

Une seule chose restait à faire: gagner du temps et attendre que M. de Bouillé, prévenu par son fils, se portât sur Varennes avec ses troupes.

Mais, avant M. de Bouillé, deux nouveaux acteurs entraient en scène, qui allaient aggraver l'état des choses, et détruire les dernières espérances de la famille royale: c'étaient les émissaires de l'Assemblée.

Lorsque, le 21 au matin, on s'était aperçu, à Paris, de la disparition du Roi et de sa famille, le premier mouvement avait été de la stupeur; puis, à la stupeur succéda rapidement une vive irritation, et l'Assemblée, partageant la colère populaire, rendit un décret pour ordonner l'arrestation du Roi. Un aide-de-camp de Lafayette, M. de Romeuf, spécialement attaché au service de la Reine, qui, en maintes circonstances, l'avait comblé de bontés, partit pour signifier le décret de l'Assemblée. A Châlons, il rencontra un chef de bataillon de la garde nationale, nommé Bayon, qui, avec Palloy, avait pris les devants, porteur d'ordres analogues du maire de Paris. Tous deux continuèrent leur route, Bayon réveillant le zèle de Romeuf à qui ses relations personnelles avec la famille royale rendaient particulièrement pénible l'accomplissement de sa mission. A six heures du matin, ils entraient à Varennes, et Bayon, montant le premier chez Sauce: «Sire,» dit-il d'une voix entrecoupée par l'essoufflement du voyage, «Paris s'égorge..... Nos femmes, nos enfants...., l'intérêt de l'Etat.....» Romeuf s'approcha ensuite et, les larmes aux yeux, remit au Roi le décret de l'Assemblée. «Il n'y a plus de Roi de France,» dit tristement le malheureux prince. La Reine prit le décret, le lut: «Les insolents!» s'écria-t-elle, et elle rejeta brusquement le papier qui alla tomber sur le lit où reposait le Dauphin; elle le lança violemment à terre: «Je ne veux pas, dit-elle, qu'il souille le lit de mon fils.»

Au dehors, la foule ameutée grondait: «A Paris! à Paris! criait-elle. Faisons-les partir de force.—Nous les traînerons plutôt par les pieds.»—Vainement l'infortuné monarque épuisait-il tous les moyens dilatoires. Le Dauphin et Madame Royale dormaient; il fallait respecter leur repos. Une des femmes de chambre, Mme de Neuville, entrant dans la pensée de ses maîtres, se roulait sur un lit, en proie à une crise violente; la Reine déclarait qu'elle ne la quitterait pas sans secours. Mais la populace, excitée sous main par Bayon [668], tout haut par Palloy, ne s'inquiétait ni du sommeil des enfants, ni des maladies, vraies ou fausses, des voyageurs. Les cris redoublaient avec plus de fureur. Le Roi se consulta un moment avec sa famille et, reconnaissant sans doute l'impossibilité d'une plus longue résistance, il se résigna douloureusement.

Les voitures étaient déjà au pied de la maison de Sauce; les chevaux furent amenés et rapidement attelés; les gardes nationaux formèrent l'escorte. Les malheureux captifs descendirent tristement l'étroit et sombre escalier qui, du premier étage, conduisait au rez-de-chaussée; la Reine donnait le bras au duc de Choiseul; Mme Elisabeth à M. de Damas. Quand ils parurent à la porte de la maison, la rue retentit des cris de: Vive le Roi! Vive la nation! Pas un cri de Vive la Reine! Pour les habitants de Varennes, comme pour ceux de Paris, c'était toujours l'Autrichienne!