La foule s'était tellement pressée autour des fugitifs, que la robe de Marie-Antoinette fut déchirée par les pieds; il fallut la réparer sur place; la fille de l'hôte chez lequel on était descendu rendit ce léger service à la malheureuse souveraine, avec un respect et une affection qui firent du bien à son triste cœur. Pendant ce temps, les officiers municipaux adressaient au Roi d'insultants discours: «Malgré vos fautes,» lui disaient-ils, «nous vous protégerons, n'ayez pas peur.»—«Peur?» dit le prince d'un ton surpris. Et il se mit à expliquer à ses interlocuteurs qu'il n'avait point l'intention de quitter la France, mais qu'il ne pouvait rester à Paris, où sa famille était en danger. «Oh! que si fait, vous le pouviez,» riposta un des assistants.
On repartit vers cinq heures, au milieu d'une multitude soulevée. «Allez, ma petite belle, on vous en fera voir bien d'autres,» tel fut l'adieu cynique, jeté à Marie-Antoinette par une des mégères d'Epernay. La Reine, ayant voulu donner à un garde national, qui se plaignait de la faim, un morceau de bœuf à la mode qui était dans la voiture: «N'y touche pas, cria un autre, ne vois-tu pas qu'on veut t'empoisonner?» La Reine en mangea sur-le-champ et en fit manger à son fils [681]. Mais ce cri d'injurieuse méfiance lui alla au cœur et, parmi tant d'outrages, celui-là la blessa le plus.
A peu de distance d'Épernay, la famille royale fut rejointe par les trois commissaires que l'Assemblée avait délégués pour «ramener le Roi à Paris, veiller à sa sûreté et à ce que le respect dû à Sa Majesté fût maintenu [682].» C'étaient Barnave, Pétion et la Tour-Maubourg. Ce dernier ne voulut pas prendre place dans la voiture royale; alléguant que les augustes voyageurs pouvaient être sûrs de lui, mais qu'il fallait gagner les deux autres [683], il monta avec les femmes de chambre. Pétion et Barnave s'installèrent dans la berline, où dès lors huit personnes furent entassées, par ces tourbillons de poussière et cette chaleur suffocante; on prit les enfants sur les genoux. Barnave se montra plein de convenance et de respect; le spectacle de cette grande infortune, le charme de la Reine firent sur ce jeune homme, à la tête ardente mais au cœur honnête, une impression profonde; entré dans la voiture révolutionnaire et presque républicain, il en sortit royaliste [684]. Quant à Pétion, le récit qu'il a écrit de son voyage est le plus insigne monument de grossièreté et de prétention que puisse enfanter le cerveau d'un fat sans éducation et sans tact [685]; il donne la mesure de l'homme devant lequel ne trouva pas même grâce la pureté de Mme Elisabeth, du personnage vaniteux et impertinent, dont la Révolution fit un héros et qui n'était qu'un sot.
En montant en voiture, il assura qu'il savait bien que les fugitifs avaient pris près du Château une voiture de remise, conduite par un Suédois, et, affectant de n'en pas savoir le nom, il le demanda à la Reine: «Je ne suis pas dans l'usage de savoir le nom des cochers de remise,» répliqua sèchement la princesse [686]. Un peu plus tard, le Roi, s'étant mêlé à la conversation et ayant dit que sa fuite n'avait d'autre but que de donner au pouvoir exécutif la force nécessaire dans un régime constitutionnel, puisque la France ne pouvait être une république: «Pas encore,» répondit insolemment Pétion, «parce que les Français ne sont pas encore assez mûrs pour cela, et je ne serai pas assez heureux pour la voir établir de mon vivant [687].»
A Dormans, il fallut s'arrêter dans une simple auberge: «Je n'étais pas fâché, dit Pétion avec son envieuse affectation d'austérité, que la Cour sût ce que c'était qu'une auberge ordinaire [688].» Pendant la nuit, les gardes nationaux et les habitants du pays, accourus en foule, chantaient, buvaient et dansaient sous les fenêtres de l'auberge; et c'est au milieu de ces bruits et de ces cris, que les voyageurs épuisés durent prendre un instant de repos [689]. Le pauvre petit Dauphin fit des rêves horribles et se mit à sangloter; on ne put le calmer qu'en le conduisant à sa mère [690].
On repartit à cinq heures; Pétion se plaça dans le fond, entre le Roi et la Reine et prit le Dauphin sur ses genoux. La conversation s'engagea; le Roi était embarrassé, au dire de Pétion, qui consent pourtant à convenir «qu'il est très rare qu'il lui échappe des choses déplacées et qu'il ne lui a pas entendu dire une sottise [691]». La Reine était plus libre; elle parla de l'éducation de ses enfants. «Elle en parla en mère de famille et en femme assez instruite. Elle exposa des principes très justes en éducation.» Mais, ajoute aussitôt le grotesque narrateur, comme pour s'excuser de cet hommage involontaire rendu à une Reine, «je sus depuis que c'était le jargon de mode dans toutes les Cours de l'Europe [692].»
A la Ferté-sous-Jouarre, la réception sympathique et respectueuse du maire, M. Regnard, vint faire un moment diversion aux insultes de la foule. On trouva chez lui un appartement frais et un dîner simple, mais bien fait. La femme du maire, ne voulant point par délicatesse manger avec la famille royale, s'était habillée en cuisinière pour la servir. La Reine la reconnut cependant: «Vous êtes sans doute, Madame, lui dit-elle, la maîtresse de la maison?»—«Je l'étais un moment avant que Votre Majesté y entrât,» répondit en s'inclinant l'excellente femme [693].
En sortant de la petite ville, un certain tumulte se fit. C'était un député, Kervelégan, qui se disputait avec les gardes nationaux et cherchait à arriver jusqu'aux prisonniers, qu'il insultait grossièrement. «Voilà un homme bien malhonnête,» ne put s'empêcher de dire la Reine [694].
Comme on approchait de Meaux, un prêtre s'efforça de pénétrer près de la voiture; la foule éclata en menaces et s'apprêtait à le massacrer, comme M. de Dampierre. La Reine le vit et poussa un cri; Barnave s'élança à demi hors de la portière: «Français, nation de braves, s'écria-t-il, voulez-vous donc devenir un peuple d'assassins?» Cet accent indigné et cette intervention puissante arrachèrent le malheureux prêtre à la mort.
On entra à Meaux d'assez bonne heure et l'on coucha chez l'évêque constitutionnel. Le Roi mangea peu et se retira promptement dans son appartement. Le petit-fils de Louis XIV n'avait plus de linge et fut obligé d'emprunter une chemise à un huissier! Le soir, Barnave eut un long entretien avec Louis XVI et Marie-Antoinette. Il parla avec force; on l'écouta avec attention et bienveillance. «Evidemment, dit la Reine, nous avons été trompés sur l'état réel de l'esprit public en France.» Barnave sortit de là, dit M. de Beauchesne, «en se promettant de mourir fidèle au trône et dévoué à la liberté [695].»