On repartit à six heures du matin; c'était la dernière étape jusqu'à Paris: longue étape de treize lieues. La chaleur était excessive. Plus on approchait de la capitale, plus la foule se montrait hostile; plus les exigences des gardiens étaient odieuses: malgré un soleil ardent et une poussière atroce, on ne put baisser ni stores ni jalousies [696]. Les injures les plus grossières étaient proférées contre la Reine et il y eut lieu de craindre, à deux ou trois reprises, qu'on ne voulût attenter à ses jours [697]. La pauvre femme ne put retenir ses larmes, ni le Dauphin, un cri d'effroi.
Au lieu d'entrer par la porte Saint-Denys, on fit le tour des murs, pour gagner la porte de la Conférence. Les Champs-Élysées étaient remplis de monde; les barrières, les arbres, les toits des maisons étaient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants. Tous gardaient leur chapeau sur la tête; seul le député Guilhermy eut le courage de saluer les prisonniers. Le mot d'ordre était donné; on avait affiché partout des placards portant ces mots: «Quiconque applaudira le Roi aura des coups de bâton; quiconque l'insultera sera pendu.» Le cri de Vive la nation! retentissait seul, comme un outrage et une menace.
Dès que la voiture fut entrée dans le jardin des Tuileries, on ferma le pont tournant. Le jardin, néanmoins, comme les Champs-Élysées, était plein de gardes nationaux; un certain nombre de députés sortirent de la salle de l'Assemblée pour jouir du spectacle. Au moment où la berline arriva à la grille du Château, un mouvement se fit dans la foule: on voulait écharper les gardes du corps; il fallut une intervention énergique des députés pour soustraire ces malheureux à la fureur populaire. Quand le Roi descendit de voiture, on garda le silence; quand ce fut le tour de la Reine, les murmures éclatèrent de toutes parts et c'est au bruit des injures que l'infortunée souveraine, la tête haute, l'air fier, mais le désespoir dans l'âme [698], put, sous la protection du vicomte de Noailles et du duc d'Aiguillon [699], rentrer dans ce palais qu'elle avait quitté cinq jours auparavant, pleine d'espérance.
Au milieu de cette scène, le Roi conservait son sang-froid et son calme apparent. «Il était tout aussi flegme, dit Pétion, tout aussi tranquille que si rien n'eût été.... Il semblait qu'il revenait d'une partie de chasse [700].»
Mais la Reine, plus vive, épuisée par tant de secousses [701], brisée par la fatigue, la douleur, l'humiliation, la colère, n'avait que la force d'adresser au chevaleresque Fersen ce simple mot qu'elle avait dû se cacher pour écrire:
«Rassurez-vous sur nous: nous vivons [702].»
CHAPITRE X
La famille royale est gardée à vue aux Tuileries.—Sa vie captive.—La Reine est interrogée par les commissaires de l'Assemblée.—Le 17 juillet.—Le drapeau rouge déployé au Champ-de-Mars.—Les Constitutionnels se rapprochent de la Cour.