«Si l'on nous parle de la part de ces gens-là, nous n'écouterons rien; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous irons notre chemin [842]

Vainement Mme Elisabeth, qu'un admirable dévouement retenait à Paris, mais que son cœur portait souvent à Coblentz, essayait-elle, par l'intermédiaire de ses fidèles amies, Mme de Bombelles, et surtout Mme de Raigecourt, d'aplanir les dissentiments qui divisaient la famille royale. Vainement leur écrivait-elle, dans ce style énigmatique, qui servait à leur correspondance:

«On perdrait tout, si l'on pouvait avoir d'autre vue pour le Futur que celle de la confiance et de la soumission aux ordres du Père [843]. Toute vue, toute idée, tout sentiment doit céder à celui-là..... Vous me direz que cela est difficile, quoique cela soit dans le cœur; mais plus je le sens difficile, plus je le désire..... Le Père est presque guéri; ses affaires sont remontées; mais comme sa tête est revenue, dans peu il voudra reprendre la gestion de ses biens, et c'est là le moment que je crains. Le Fils, qui voit des avantages à les laisser dans les mains où elles sont, y tiendra; la Belle-mère ne le souffrira pas et c'est là ce qu'il faudrait éviter, en faisant sentir au jeune homme que, même pour son intérêt personnel, il ne doit pas prononcer son opinion sur cela..... Il faudrait aussi qu'on persuadât au jeune homme de mettre un peu plus de grâce vis-à-vis de sa Belle-mère, seulement de ce charme qu'un homme sait employer, quand il veut, et avec lequel il lui persuadera qu'il a le désir de la voir ce qu'elle a toujours été..... On te dira du mal de la Belle-mère; je le crois exagéré [844]

Pas plus que les prières de Louis XVI, les objurgations de Mme Elisabeth n'étaient écoutées. On a vu, par le billet que nous avons cité plus haut, quel cas les Princes faisaient de l'autorité du Roi; leurs entours étaient plus violents. La Reine était quotidiennement traité à Coblentz de «démocrate»; le Roi, de «pauvre homme» et de «soliveau». Le Journal des Princes, publié par Suleau, était tellement rempli d'injures contre Léopold et Marie-Antoinette, qu'on était obligé de supprimer le journal, de renvoyer Suleau, et de destituer le censeur, Christin, secrétaire de Calonne [845]. Mme de Bombelles, écho de ces bruits, et indignée de ces outrages, était réduite à écrire à Mme de Raigecourt, le 3 novembre:

«Comment la Reine se fierait-elle jamais à M. le C. D. [846], elle qui sait les propos infâmes que tous ses entours ont tenus et tiennent encore sur elle et sur le Roi? Je n'ai pas, grâce à Dieu, à me reprocher de lui avoir fait parvenir tout ce que j'ai entendu moi-même mais j'en sais assez pour sentir que, si elle est aussi instruite que moi, elle ne risquera jamais de faire dépendre son sort de gens qui lui doivent beaucoup et qui sont ses plus mortels ennemis. J'excepte M. le comte d'Artois des traits dont je vous parle; son âme est droite, noble et franche, et je suis intimement convaincue de la pureté de ses intentions; mais, faible comme la plupart des princes de son sang, il se laisse diriger aveuglément par sa société [847]

Le dissentiment s'aggravait donc chaque jour entre les Tuileries et Coblentz [848]. Indépendamment de la rivalité entre Breteuil et Calonne, le premier, agent attitré, le second, ennemi personnel de Marie-Antoinette, les divergences de vues s'accentuaient entre les Princes et le Roi, et surtout la Reine, chacun entendant diriger le mouvement: les Princes voulant se lancer en avant et détruire la Constitution, l'épée à la main; le Roi s'efforçant de temporiser et d'améliorer, et la Reine repoussant avant tout une action des Princes qui, pensait-elle avec raison, n'aurait d'autre résultat que d'«irriter les factieux sans les effrayer [849]», et par là compromettrait le succès d'un plan qu'elle étudiait depuis le retour de Varennes et qui, chaque jour, se formulait avec plus de netteté.

Comme la famille royale, les Puissances étaient divisées; suivant leurs intérêts particuliers, elles penchaient vers les Princes ou vers le Roi. Tandis que Gustave III rompait avec l'Assemblée, renvoyait à Louis XVI sans le lire le billet où il lui notifiait son acceptation de la Constitution [850], accréditait, près de Monsieur, le comte d'Oxenstiern; tandis que l'Impératrice de Russie déclarait que l'acceptation du Roi devait être considérée comme non avenue parce qu'elle avait été forcée, et que si Louis XVI et Marie-Antoinette avaient été de bonne foi en acceptant, c'était tant pis pour eux, et que «dans ce cas, il faudrait regarder le Roi de France comme un nonens (sic) [851]»; tandis que le roi d'Espagne donnait à son ministre à Paris l'ordre de faire un voyage à Nice [852], Léopold, heureux d'un événement qui s'accordait avec ses goûts de temporisateur, proclamait que dorénavant toute idée de contre-révolution était inutile et dangereuse [853], et que, Louis XVI ayant adhéré à l'acte constitutionnel, il n'y avait plus qu'à attendre et à observer la tournure que prendraient les événements. «Le Roi et la Reine, disait-il, n'ont d'autre ressource que de laisser à l'Assemblée législative le temps de se discréditer; ils doivent en outre se conformer exactement aux lois, se composer un parti, et profiter des circonstances. Cet essaim d'abeilles françaises, ajoutait-il en parlant des émigrés, devrait enfin songer à se retirer; elles seront bien à charge au pays [854].» Et le roi de Prusse s'écriait de son côté: «Enfin, je vois la paix de l'Europe assurée [855]

Et Fersen, l'ardent Fersen, revenu de Vienne, où l'avait envoyé son maître, à Bruxelles, où il s'installait pour entretenir, au nom de la Suède, une correspondance avec le Roi de France [856], Fersen, resté pendant deux mois sans nouvelles directes des Tuileries [857], et déjà dérouté par le langage de Louis XVI, l'était plus encore en recevant cette lettre de Marie-Antoinette:

«Je crois que la meilleure manière de dégoûter de tout ceci est d'avoir l'air d'y être en entier; cela fera bientôt voir que rien ne peut aller. Au reste, malgré la lettre que mes frères ont écrite au Roi, et qui, par parenthèse, ne fait point du tout ici l'effet qu'ils en espéraient, je ne vois point, surtout par la déclaration de Pillnitz, que les secours étrangers soient si prompts. C'est peut-être un bonheur, car plus nous avancerons, et plus ces gueux-ci sentiront leurs malheurs; peut-être viendront-ils à désirer eux-mêmes l'étranger [858]