Stupéfait de cette résignation inattendue de sa royale correspondante, Fersen lui posait aussitôt catégoriquement les trois questions suivantes:

«1o Comptez-vous vous mettre sincèrement dans la Révolution et croyez-vous qu'il n'y a aucun autre moyen?»

«2o Voulez-vous être aidés, ou voulez-vous qu'on cesse toute négociation avec les Cours?»

«3o Avez-vous un plan et quel est-il [859]

Mais la Reine se hâtait de détromper son chevaleresque serviteur:

«Rassurez-vous; je ne me laisse pas aller aux enragés, et si j'en voie ou que j'aie des relations avec quelques-uns d'entre eux, ce n'est que pour m'en servir, et ils me font trop horreur pour jamais me laisser aller à eux [860]

«Soyez bien tranquille, jamais je ne me laisserai aller aux enragés; il faut s'en servir pour empêcher de plus grands maux; mais pour le bien, je sais bien qu'ils ne sont pas capables de le faire [861]

Il fallait dissimuler, il fallait gagner la confiance du peuple; c'était le seul moyen d'arrêter, ou tout au moins d'ajourner le mal et de préparer le mieux. Car, disait la Reine: «Si l'esprit public ne change pas, aucune force humaine ne saurait gouverner dans un sens contraire [862].» Or, pour faire changer cet esprit, mieux valait faire semblant d'y céder d'abord pour le redresser, et cette attitude effacée faisait ainsi partie du plan dont Marie-Antoinette poursuivait l'exécution, par l'intermédiaire de son ancien conseiller Mercy et du fidèle Fersen.

Convaincue qu'il n'y avait pour le moment rien à attendre du dedans, que le mécontentement que ne pourrait manquer de produire l'application de la Constitution serait stérile et inerte, si les mécontents ne se sentaient appuyés et au besoin excités par une force sérieuse au dehors; convaincue d'autre part que les émigrés ne pouvaient pas être cette force, parce que leurs menaces ne serviraient qu'à exaspérer la France [863]; froissée d'ailleurs elle-même de leur attitude et du peu de cas qu'ils faisaient de la volonté du Roi, même la plus formelle et la plus nettement exprimée, elle demandait que l'Empereur prît l'initiative de ce qu'elle nommait un Congrès armé [864]. Les Puissances auraient réuni à Aix-la-Chapelle leurs ambassadeurs à Paris ou tous autres plénipotentiaires. Là, prenant en main les intérêts de l'équilibre européen menacé, invoquant notamment l'occupation d'Avignon, les droits lésés des princes allemands en Alsace, la garantie des traités passés avec la France et compromis par le changement de régime; appuyant au besoin leurs revendications par la présence à la frontière de têtes d'armées, capables à la fois d'en imposer «à la partie la plus enragée des factieux» et de «donner aux plus raisonnables le moyen de faire le bien»; mais évitant soigneusement de parler de la Constitution [865], annonçant même bien haut qu'elles ne voulaient nullement «s'ingérer dans le gouvernement intérieur de la France [866]», elles adresseraient, «dans un langage raisonnable [867],» une sommation au gouvernement français, sommation dont le premier article serait la faculté pour Louis XVI de sortir de la capitale et d'aller où il voudrait [868]. En attendant,—car ce ne pouvait être là l'œuvre d'un jour, et il fallait «laisser respirer la nation après tant de secousses» et lui donner le temps de «reprendre ses habitudes et ses mœurs avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger et souffrir [869]»,—en attendant, le Roi s'efforcerait de gagner la confiance du peuple, combattrait par-dessous l'Assemblée en cherchant à la déconsidérer [870], mais ferait appliquer strictement la Constitution [871], afin que la nation, sentant à l'usage les inconvénients de cette œuvre bâtarde, fût amenée elle-même à en souhaiter le changement. La déclaration des Puissances, survenant alors, rendrait courage aux honnêtes gens en leur donnant un moyen de force et un point de réunion [872], terrifierait les factieux, et le Roi, redevenu ainsi libre, pourrait se joindre au Congrès et s'interposer comme médiateur entre ses sujets et les coalisés [873]. «Seul rôle qui lui convienne, disait la Reine, dans une lettre qu'elle a reconnue comme l'expression exacte de sa pensée [874], tant par l'amour qu'il a pour ses sujets que pour en imposer aux factions des émigrants, qui, par le ton qu'ils ont et qui s'élèverait encore s'ils contribuaient à un autre ordre de choses, replongeraient le Roi dans un nouvel esclavage [875].» Rentré dans la plénitude de son autorité [876], mais sans vouloir aucunement rétablir l'ancien régime [877], «libre de faire telle Constitution qu'il voudrait [878],» il accomplirait,—comme il comptait le faire, s'il avait gagné Montmédy le 20 juin,—d'accord avec les représentants du pays, les réformes nécessaires. Toute la partie saine de la nation viendrait en aide au souverain pour l'exécution de ces réformes, et les révolutionnaires, ayant tout à craindre de l'attitude énergique des Puissances, seraient trop heureux de céder à la justice tempérée par la clémence. Ainsi, l'ordre serait rétabli sans effusion de sang, par le simple accord des Puissances et par l'initiative du Roi. «La Révolution se ferait dans l'intérieur de chaque ville; elle se ferait par l'approche de la guerre, et non par la guerre même [879]