Tel était, autant qu'on peut le retrouver au milieu des innombrables dépêches échangées entre Paris, Vienne, Bruxelles, Stockholm, Saint-Pétersbourg, tel était le plan auquel s'était arrêtée la Reine; plan dont elle poursuivit la réalisation avec une persévérance infatigable, jusqu'à ce que la déclaration de guerre eût rendu une solution pacifique impossible, et pour lequel elle se condamnait à une incessante correspondance, écrivant lettres sur lettres, mémoires sur mémoires, elle qui, disait-elle, «n'en savait pas faire [880]»; plan que Mercy, après quelques hésitations, avait fini par adopter et auquel le Roi avait pu se rallier [881], sans être accusé de duplicité; car, en acceptant la Constitution, il savait qu'elle était impraticable, et tout en l'observant scrupuleusement lui-même, il ne pouvait pas rendre possible ce qui ne l'était pas par sa nature [882]; plan enfin, auquel le chevaleresque Fersen, resté le confident des Tuileries, se consacrait tout entier. Voici les lignes touchantes par lesquelles il protestait de son dévouement absolu et désintéressé; car, la calomnie ne l'avait pas épargné; les ambassadeurs de Suède et d'Espagne avaient osé l'accuser d'ambition:

«Ils ont raison, écrivait-il à la Reine; j'avais l'ambition de vous servir, et j'aurai toute ma vie le regret de n'avoir pas réussi; je voulais m'acquitter envers vous d'une partie des obligations qu'il m'est si doux de vous avoir et je voulais leur montrer qu'on peut être attaché à des gens comme vous sans aucun autre intérêt. Le reste de ma conduite leur aurait prouvé que c'était là ma seule ambition et que la gloire de vous avoir servis était ma plus chère récompense [883]

Mais ce plan était-il exécutable et ne reposait-il pas sur une illusion? L'accord des Puissances, qui en était la base essentielle, comment l'obtenir d'anciens adversaires qui se jalousaient l'un l'autre, et qui au fond n'avaient qu'un but commun: l'affaiblissement de la France, suite naturelle de l'anarchie à laquelle le pays semblait condamné? Cette alliance universelle, rêvée par la Reine au nom du principe monarchique attaqué en France, n'était qu'une «attrape», disait le comte de Metternich au baron de Breteuil [884]. La Prusse regardait l'Autriche avec méfiance [885]; l'Autriche n'avait pas plus de confiance dans la Prusse, et se tournait parfois vers l'Angleterre; en attendant, elle se renfermait dans son égoïsme; l'Espagne, dans sa faiblesse; l'Angleterre voyait avec joie, fomentait peut-être sous main une révolution, qui paraissait devoir réduire pour longtemps son éternelle rivale à l'impuissance; la Russie poussait les autres à se jeter dans la mêlée, à la condition de ne rien faire elle-même et pour avoir les mains libres en Pologne. La Suède seule voulait franchement agir. Mais que pouvait-elle toute seule, et l'infortuné Louis XVI n'avait-il pas le droit de dire, quelques mois plus tard, à Fersen: «J'ai été abandonné de tout le monde [886]

Mais quand bien même on serait arrivé à réaliser cet irréalisable accord, quand bien même cette «médiation armée», que l'honnête et sage Mounier souhaitait comme la Reine et dans laquelle les Constitutionnels eux-mêmes finissaient par apercevoir le remède [887], se serait produite, eût-elle réussi? Bien des esprits vraiment libéraux,—nous venons d'en donner des exemples,—le pensaient. Ils avaient vu si souvent une poignée de factieux terroriser la foule honnête, qu'ils croyaient que la crainte serait un moyen efficace qui pourrait tout rétablir, comme il avait pu tout détruire. C'était une erreur. Ils comptaient sans cette susceptibilité du sentiment national qui se soulevait contre toute apparence d'intervention étrangère et qui, à des menaces de pression, devait répondre par une prise d'armes. Le Roi et la Reine étaient sincères dans leur désir d'éviter la guerre et dans leur conviction qu'ils l'éviteraient; mais, sans le vouloir, ils y allaient infailliblement.


CHAPITRE XV

L'Assemblée législative.—Son hostilité contre le Roi s'affirme dès le début.—Mécontentement de la bourgeoisie.—La députation de Saint-Domingue est présentée à la Reine.—Le Roi ne veut pas former sa Maison civile.—Projet d'évasion formé, puis abandonné.—Inaction du Roi et de la Reine.—Fluctuations de l'opinion.—Triste situation de la famille royale.—Tiraillements à l'intérieur.—La Reine continue à réclamer un Congrès.—Hésitation de l'Empereur et mécontentement de Marie-Antoinette.—Lettre à Mme de Polignac.—Article menaçant des Révolutions de Paris.

Cependant, en France, une seconde Législature avait succédé à la première. Par une résolution fatale, où les rancunes de la droite s'étaient malheureusement unies aux rancunes de l'extrême gauche, la Constituante, avant de se séparer, avait décidé qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu. C'était livrer les destinées du pays à tous les tâtonnements de l'inexpérience et à tous les emportements de l'étourderie. Quelles qu'eussent été ses fautes, l'ancienne Assemblée renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms; trois ans de pratique des affaires avaient tempéré chez elle bien des ardeurs et modifié bien des préjugés. L'Assemblée nouvelle se composait, pour la majeure partie, d'inconnus, sans situation personnelle et sans éclat: petits gentilshommes de province, petits avocats de bailliages, petits officiers municipaux et procureurs de districts, enivrés de théories vagues, nourris de phrases creuses, sans connaissances politiques et sans idées de gouvernement. «Elle n'est guère, disait plaisamment Staël, que le conseil des avocats de toutes les villes et de tous les villages de France [888]

«On croit, ajoutait l'ambassadeur, que la majorité sera sage [889].» Staël se trompait, et un des nouveaux députés, Hua, avocat au Parlement de Paris, voyait plus juste quand il écrivait: «Le côté droit se compose de cent cinquante Constitutionnels; le côté gauche compte cent cinquante Jacobins, et le centre présente une masse de plus de quatre cents députés qu'on appelle les impartiaux: phalange immobile pour le bien et qui ne se remue que par la peur; c'est elle qui donnera la majorité, et elle la donnera, non au côté droit qu'elle estime, mais au côté gauche qu'elle craint [890]