Dès le début, l'Assemblée manifesta l'esprit qui devait la diriger. Le Roi ayant annoncé qu'il viendrait en personne prêter serment à la Constitution, la question du cérémonial à observer pour le recevoir fut immédiatement soulevée. Les Jacobins s'élevèrent bruyamment contre toute forme, non pas même qui rappellerait l'ancien régime, mais qui marquerait simplement une déférence du pouvoir législatif pour l'autorité monarchique. Cédant à leurs déclamations, et la domination passant déjà aux plus violents, l'Assemblée décida qu'on ne donnerait plus au Roi le titre de Sire ni de Majesté, que le fauteuil du prince serait placé sur la même ligne que celui du président et que, le monarque une fois arrivé, les députés pourraient s'asseoir et se couvrir. Le lendemain, il est vrai, le décret fut rapporté; mais la gauche avait montré sa force, et l'Assemblée sa faiblesse.
Elle avait dû céder cependant à un mouvement incontestable de l'opinion de la capitale. La bourgeoisie parisienne, sincèrement attachée à la Constitution, s'était indignée des attaques de cette nouvelle Législature; la garde nationale avait protesté vivement [891]; de là le rappel du décret. La famille royale trouvait là comme un dernier regain de popularité. Le samedi 8 octobre, elle était allée à la Comédie-Italienne. Lorsqu'elle parut, des acclamations la saluèrent; des applaudissements mêlés de sanglots se firent entendre, et le cri de Vive la Reine! fut encore une fois associé au cri de Vive le Roi!
Quelques jours plus tard, le 2 novembre, une députation de Saint-Domingue venait réclamer la protection de Louis XVI contre les désordres qui désolaient l'île. Les colonies expirantes saluaient la royauté qui allait mourir.
«Madame, dit à la Reine le chef de la délégation, dans une grande infortune, nous avions besoin de voir Votre Majesté pour trouver tout à la fois des consolations et un grand exemple de courage.»
Suffoquée par l'émotion, Marie-Antoinette ne put répondre sur le moment. Elle retrouva les délégués au sortir de la messe. «Messieurs, leur dit-elle, il m'a été impossible de vous répondre; mon silence vous en dira plus que tout le reste [892].»
La mise en pratique de la Constitution avait jeté du trouble à la Cour; ce qu'on appelait les honneurs et les prérogatives qui y étaient attachées avaient été supprimés. Plusieurs des dames du palais quittèrent leur service; on ne les remplaça pas, et l'on ne forma pas de Maison civile. Le Roi et la Reine ne pouvaient s'y décider; il leur répugnait de consacrer ainsi officiellement, par la nomination aux charges nouvelles, l'anéantissement des anciennes; il leur semblait que ce serait un triste entourage que cette Maison sans chevaliers et sans dames d'honneur. D'ailleurs, qui consentirait à entrer dans une organisation ainsi modifiée et comme humiliée? «Si cette Maison constitutionnelle était formée, disait la Reine, il ne resterait pas un noble près de nous, et quand les choses changeraient il faudrait congédier les gens que nous aurions mis à leur place [893].»
On s'occupa seulement de la Maison militaire qui fut constituée un peu plus tard, sous le commandement du duc de Brissac, mais pour bien peu de temps.
Dans cette situation critique, les donneurs de conseils affluaient. L'Espagne acceptait la pensée d'un Congrès; mais elle voulait auparavant que le Roi fût libre et le prouvât en sortant publiquement de Paris. Sortir de Paris! Nul ne le souhaitait plus que Marie-Antoinette; mais était-ce possible dans les conditions indiquées par le Roi d'Espagne? Evidemment non. «On dira toujours ici, répondait la Reine qu'il,—le Roi,—est le maître d'aller où bon lui semblera; mais il ne le peut pas de fait, parce que, outre sa sortie d'ici, qui serait dangereuse et où il serait peut-être obligé de laisser sa femme et son fils, sa sûreté personnelle ne serait nulle part plus qu'ici, puisqu'il n'y a pas une ville, pas une troupe sur laquelle on puisse compter [894].»
On avait bien formé, dans les premiers jours d'octobre, un projet d'évasion; on devait renouveler, vers la moitié de novembre, et dans des conditions à peu près analogues, paraît-il, la tentative qui avait si mal réussi au mois de juin. Quels étaient les auteurs de ce plan? Quels en étaient les détails? Avec quel concours devait-il se réaliser? La Reine ne le dit pas et nous n'en trouvons pas trace ailleurs. Pourquoi y renonça-t-on? Est-ce par le souvenir de l'échec de Varennes? ou par suite de cette triste constatation qu'on ne pouvait compter ni sur une ville, ni sur une troupe? Cette dernière raison nous paraît la plus probable. Ce qui est certain, c'est que l'idée, annoncée dans une lettre du 19 octobre, semble abandonnée douze jours après, le 31. Mais le bruit en avait transpiré dans le public, semant l'inquiétude et la méfiance contre la famille royale. On en parlait à Paris; on le savait à Coblentz dès le mois d'octobre [895], on fixait même la date, le 27 du mois [896], et par une étrange coïncidence, à l'époque même indiquée par Marie-Antoinette pour l'exécution du projet, la nouvelle se répandit tout d'un coup parmi les émigrés que le Roi avait réussi à quitter heureusement la capitale, et était arrivé à Raisme, près Valenciennes, chez M. de la Marck; tant les secrets de la Cour, même ceux qui avaient le moins de confidents, étaient mal gardés [897]!
Déçue dans ses espérances d'évasion, la Reine en revint à son plan primitif: s'effacer le plus possible et laisser agir les Puissances réunies en Congrès. Alors seulement, le Roi pourrait utilement recouvrer sa liberté, afin d'aller défendre devant cette Assemblée européenne les intérêts de la France. «Si nous gagnons jamais ce point, écrivait Marie-Antoinette, c'est tout, et c'est à ce seul but que nous devons tendre [898].» Pour cela, il était essentiel d'endormir les méfiances et de ramener à soi l'opinion. Là-dessus, tout le monde était d'accord, Mercy et la Marck comme Fersen; mais fallait-il s'abandonner complètement au parti révolutionnaire, adopter sans observations ses idées et ses mesures, se désintéresser même du choix des ministres? Ni la Marck, ni Mercy ne le pensaient; ils eussent voulu un ministère homogène et habile, éclairé et fidèle, très constitutionnel, mais très royaliste et très ferme, résolu à se créer dans l'Assemblée une majorité de gouvernement [899].