On ne l'essaya même pas. La Reine était convaincue qu'on ne pourrait trouver ni bons ministres, ni députés dévoués; elle empêcha M. de Moustier d'entrer dans le cabinet [900] et regrettait même d'y avoir appelé Bertrand de Molleville [901]; elle voulait réserver ces hommes pour des temps meilleurs [902]. En attendant, tout allait à la dérive, et le ministère qui, bien composé, eût pu, en face d'une Assemblée discréditée au début, s'assurer une situation prépondérante, se fit l'humble serviteur de la Législative.
Cette sorte d'abdication désolait la Marck, qui n'y comprenait rien.
«La Reine, écrivait-il à Mercy, la Reine, avec de l'esprit et un courage éprouvé, laisse cependant échapper toutes les occasions qui se présentent de s'emparer des rênes du gouvernement et d'entourer le Roi de gens fidèles, dévoués à le servir et à sauver l'Etat avec elle et par elle.
«Si l'on cherche à pénétrer les causes de l'indécision et du laisser-aller qui dominent aux Tuileries, on découvre que, par paresse d'esprit et de caractère, et peut-être aussi par l'abattement qui suit assez souvent de longs malheurs le Roi et la Reine n'ont d'espérance que dans les hasards de l'avenir et dans l'intervention étrangère que laisse entrevoir le Congrès annoncé, et qu'ils pensent qu'en attendant il suffit de quelques démarches privées de leur part pour assurer leur sûreté personnelle.
«En combinant cette conduite avec l'agitation démoniaque de vingt-quatre millions de fous, comment prévoir d'autre résultat que l'avenir le plus déplorable [903]?»
Découragés comme la Marck, deux des conseillers habituels de la Cour, Malouet et l'abbé de Montesquiou, quittaient Paris, le premier pour aller en Angleterre, le second pour se retirer à la campagne, chez M. du Châtelet [904].
Réussissait-on du moins par cette attitude effacée à conquérir la faveur populaire? On le crut au commencement. Soit fatigue des agitations passées, soit confiance dans l'avenir, il y eut, dans le public parisien, une sorte de temps d'arrêt, sinon de retour en arrière: on était altéré d'ordre et de paix; on ne sentait pas le besoin de destructions nouvelles, puisque les têtes principales étaient renversées [905], et que le Roi semblait se résigner à son rôle de monarque constitutionnel. Pour beaucoup de politiques de l'école de Lafayette, le but était atteint; on voulait s'y tenir. Mais on ne s'arrête pas facilement dans la voie révolutionnaire: derrière les satisfaits, il y a les affamés, et, comme dans une mer agitée, un flot pousse l'autre. La Reine le sentait, et quelque rassurantes que fussent les apparences, avec la douloureuse expérience qu'elle avait puisée dans dix ans de calomnies et trois ans de révolution, elle voyait bien que ce n'était qu'une halte entre deux orages, et que l'abominable meute qui s'acharnait après elle n'abandonnerait pas sa poursuite.
«Tout est assez tranquille pour le moment en apparence, écrivait-elle le 19 octobre; mais cette tranquillité ne tient qu'à un fil et le peuple est toujours comme il était, prêt à faire des horreurs; on nous dit qu'il est pour nous; je n'en crois rien, au moins pour moi. Je sais le prix qu'il faut mettre à tout cela; la plupart du temps, cela est payé, et il ne nous aime qu'autant que nous faisons ce qu'il veut. Il est impossible d'aller longtemps comme cela; il n'y a pas plus de sûreté dans Paris qu'auparavant, et peut-être encore moins, car on s'accoutume à nous voir avilis [906].»
Ce respect d'ailleurs, dont on affectait d'entourer Louis XVI et sa famille, n'était qu'apparent; au fond, on les traitait en suspects. Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la porte de leurs appartements [907]. Une fois même, un caporal s'était permis de consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures du soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours [908].
Des affidés du club des Jacobins se glissaient jusque dans le service du palais, et le malheureux prince, averti qu'on voulait l'empoisonner, n'osait pas toucher aux plats de sa table; il fallait qu'un serviteur fidèle, l'intendant des petits appartements, Thierry de Ville-d'Avray, lui apportât lui-même le pain et le vin [909]. Le dénuement des augustes prisonniers était extrême; il leur était arrivé de rester pendant neuf jours sans un sou et la Reine avait été sur le point d'être forcée d'emprunter à un dépôt que le prince de Nassau avait fait pour elle; la persuasion où elle était qu'elle ne tarderait pas à être massacrée l'avait seule retenue. «N'étant pas sûre de pouvoir le rendre, avait-elle dit, je ne veux pas nuire à ceux qui nous sont dévoués.» Et l'archevêque d'Aix, qui venait de passer quelques jours à Paris, disait à ce même prince de Nassau: