Pour tout concilier, un des officiers les plus dévoués à la famille royale, Aclocque, engage les chefs de la colonne à choisir vingt pétitionnaires, qu'il promet de conduire au Roi. Une trentaine d'hommes se présentent; on les laisse entrer et le guichet se referme.
La foule gronde au dehors. Les bruits les plus propres à irriter les passions populaires circulent, habilement semés et commentés. On raconte «qu'on a vu le matin, au Château, douze ou quinze cents chevaliers de Saint-Louis; qu'on a reconnu dans la cour d'anciens membres de la Maison du Roi supprimée; que les appartements sont remplis de personnes vêtues de noir, animées des intentions les plus contre-révolutionnaires; que ce jour est destiné à renouveler la journée des poignards, etc.». Toutes ces rumeurs se répandent et exaspèrent la populace, déjà surexcitée. Les canonniers des faubourgs, qui sont rangés avec leurs pièces sur la place du Carrousel, font chorus avec la foule. Le commandant du bataillon du Val-de-Grâce, Saint-Prix, essaie vainement de faire rentrer ses hommes, qu'il sait mal disposés, dans leur quartier; les hommes refusent, et, malgré leur chef, chargent leurs canons: «Nous ne partirons pas,» dit un lieutenant... «Nous ne sommes pas venus pour rien; le Carrousel est forcé; il faut que le Château le soit. Voilà la première fois que les canonniers du Val-de-Grâce marchent; ce ne sont pas des j..-f...; nous allons voir.» Et montrant le Château de la main: «A moi, canonniers! Droit à l'ennemi!» Les canonniers s'ébranlent et tournent leurs pièces contre la porte royale. «Si on refuse l'ouverture de la porte,» dit Santerre qui vient d'arriver, «on la brisera à coups de boulets.»
Mais il n'en est pas besoin: deux municipaux, Boucher René et un autre, dont le nom est resté inconnu, donnent l'ordre d'ouvrir. Le flot humain se précipite dans la cour des Tuileries; tout entre à la fois: peuple, gardes nationaux, gendarmes. «Je verrai longtemps, a dit un témoin oculaire, seize mille hommes armés, faisant bonne contenance, se croyant obligés de céder à deux municipaux qui leur ordonnent, par la loi, d'en laisser passer vingt mille avec des piques, haches, escaladant avec une vitesse terrible les marches du palais. Jamais les vagues furieuses de la mer ne m'ont semblé si dangereuses [1070].» Quelques officiers dévoués s'efforcent de fermer la porte qui sépare la cour du grand escalier. Les gardes nationaux, découragés par l'attitude de la municipalité, refusent de défendre l'entrée, et comme un des commandants leur dit: «Êtes-vous sûrs qu'il ne se mêlera point, parmi ceux qui se présentent, des hommes capables d'attenter à la vie du Roi?»—«Il vaut mieux,» répondent-ils, «qu'un homme soit égorgé que nous.» C'est avec ce mot, qui justifie toutes les lâchetés et qui autorise tous les crimes, que la dernière porte est franchie, et l'accès de la demeure royale livré à l'invasion.
La foule, ne rencontrant plus de résistance, se rue dans l'escalier; elle s'y élance en masses si compactes et avec une telle impétuosité, qu'un des canons du Val-de-Grâce est porté à bras, jusqu'à la troisième salle du Château, la salle des Suisses; là, ses roues s'accrochent dans le tambour d'une porte; cet obstacle inattendu arrête un instant les envahisseurs et redouble les colères. Le bruit court que c'est un canon braqué par les défenseurs de la royauté pour mitrailler le peuple; il n'en faut pas plus pour faire massacrer tous les habitants des Tuileries. Heureusement, sur l'ordre de Mouchet, les sapeurs dégagent le canon et le descendent au pied du grand escalier, où il reste jusqu'à la fin de la journée.
Le Roi était dans sa chambre avec sa famille, quand tout à coup il entend frapper à la porte. On ouvre; c'est un de ses fidèles, le chef de bataillon Aclocque, qui vient le supplier de se montrer au peuple. Louis XVI y consent; il passe dans la salle du lit et de là dans celle de l'Œil-de-Bœuf. La Reine veut le suivre; le Roi l'en empêche; on l'entraîne et elle n'a que le temps de dire aux grenadiers: «Mes amis, sauvez le Roi [1071]!» «Plus heureuse qu'elle,»—c'est elle-même qui le dit,—Mme Elisabeth accompagne son frère, et avec elle quelques ministres et quelques gentilshommes: Terrier de Montciel, de Lajard, Beaulieu, l'amiral Bougainville, les maréchaux de Beauvau, de Mouchy, et de Mailly; MM. de Tourzel, d'Hervilly, etc.... «A moi, grenadiers!» dit le Roi. Un certain nombre de gardes nationaux, la plupart du bataillon Sainte-Opportune, accourent avec la Chesnaye, commandant de la 6me légion. «Messieurs, sauvez le Roi!» leur dit Mme Elisabeth, les larmes aux yeux. Tous entourent Louis XVI et tirent leurs sabres. Mais, sur un mot d'Aclocque, qui fait observer que cette attitude menaçante pourrait exposer le prince qu'ils veulent défendre [1072], ils remettent le sabre au fourreau.
Une simple porte sépare Louis XVI des envahisseurs; la foule rugit au dehors et ébranle la porte à coups de hache; déjà les deux panneaux du bas ont été brisés, lorsque Aclocque engage le Roi à la faire ouvrir plutôt que de la laisser enfoncer. «Je le veux bien,» répond le prince, «je ne crains rien au milieu des personnes qui m'entourent.» Un huissier ouvre la porte; les masses font irruption: «Citoyens,» dit Aclocque, «reconnaissez votre Roi; respectez-le; la loi vous l'ordonne. Nous périrons tous plutôt que de souffrir qu'il lui soit porté la moindre atteinte.» Ces paroles, prononcées d'une voix haute et ferme, amènent un léger temps d'arrêt dans l'invasion; les gardes nationaux en profitent pour entraîner le Roi dans l'embrasure d'une fenêtre, du côté de la cour; il monte sur une banquette; les grenadiers se placent devant lui. «Sire,» dit l'un d'eux, «n'ayez pas peur.»—«Mon ami,» répond l'intrépide monarque, en prenant la main du grenadier et en l'appuyant sur sa poitrine, «mon ami, mettez la main sur mon cœur et voyez s'il bat plus vite [1073].»
Les vagues populaires montent toujours; la foule, un instant hésitante, se précipite en avant et remplit la salle avec des cris de haine et des menaces de mort: A bas Monsieur Veto, Madame Veto et toute leur sequelle [1074]! —Au diable le Veto!—Le rappel des ministres patriotes!—Il faut qu'il signe; nous ne sortirons point qu'il ne l'ait fait.—Un misérable, un des premiers entrés, armé d'un long bâton, au bout duquel est une lame d'épée très pointue, cherche à foncer sur le Roi; on l'écarte à coups de baïonnettes. Un autre, brun et grêlé de petite vérole, vêtu d'une redingote verdâtre et d'un pantalon de toile, un sabre de la main gauche, un pistolet de la main droite, essaie de percer la foule: «Ousqu'il est, que je le tue?» hurle-t-il.—«Malheureux! le voilà, ton Roi,» lui dit un huissier de l'appartement, «oses-tu le regarder?» Le brigand recule, comme saisi d'une espèce de terreur. Il se fait un moment de silence. Le Roi veut en profiter pour parler; mais une «inondation» nouvelle survient «avec de si horribles cris, dit un rapport, que Dieu tonnant n'eût pas été entendu [1075]». Au premier rang des envahisseurs paraît un brigand du nom de Soudin, soi-disant vainqueur de la Bastille, dont le principal exploit est d'avoir jadis lavé et porté au bout d'une pique les têtes sanglantes de Foulon et de Berthier. Plus loin, gesticule un individu, vêtu d'un habit vert, qui, suivant le mot énergique d'un témoin, passe pour avoir été un coupe-tête en 1789. Toute cette tourbe remplit l'Œil-de-Bœuf, criant, vociférant, ajoutant la menace à l'insulte, brisant les meubles, cassant les glaces, arrachant les serrures, volant les objets précieux, se conduisant, en un mot, dit le rapport du Directoire, «comme s'il s'agissait de faire le siège et le pillage des Tuileries.»
«Que voulez-vous? demande tranquillement Louis XVI. Je suis votre Roi; je ne me suis pas écarté de la Constitution.»
Sa voix se perd dans le tumulte. Le boucher Legendre s'approche de l'embrasure. «Monsieur...» dit-il. A cette appellation inattendue, Louis XVI fait un mouvement. «Oui, Monsieur, reprend Legendre, écoutez-nous; vous êtes fait pour nous écouter... Vous êtes un perfide; vous nous avez toujours trompés; vous nous trompez encore. Mais prenez garde à vous! La mesure est à son comble; le peuple est las d'être votre jouet.» Et il lit une prétendue pétition, qui, dit Rœderer, «n'était qu'un tissu de reproches, d'injures et de menaces.»
«Je ferai ce que la Constitution et les décrets m'ordonnent de faire,» répond simplement le Roi.