A bas le Veto! Le rappel des ministres! riposte la foule. Et dans ce ramassis de sans-culottes et de mégères, qui remplit l'Œil-de-Bœuf, les outrages redoublent. Quelques misérables, armés de sabres, cherchent à rompre la ligne de gardes nationaux, pour atteindre le Roi; les grenadiers les repoussent. Louis XVI reste impassible; ni les vociférations, ni les violences ne peuvent altérer son incomparable sérénité.

«Dans une circonstance aussi terrible, a dit un témoin non suspect, Louis se conduisit avec une fermeté extrême et une prudence vraiment royale, unies à un calme et à une bonté extraordinaires [1076]

Cependant un individu, qui porte au bout d'un bâton un bonnet rouge, s'approche du Roi et incline vers lui son bâton. Le municipal Mouchet comprend le signe; il prend le bonnet et le donne à Louis XVI qui le pose sur sa tête. La foule applaudit. Vive la nation! Vive la liberté! s'écrie-t-elle. Quelques acclamations de Vive le Roi! se font entendre; mais elles ne rencontrent pas d'écho. Et le brave grenadier Bidaut entend quelques misérables murmurer à mi-voix: «Il a f..... bien fait de le mettre; car nous aurions vu ce qui serait arrivé...., et f....., s'il ne sanctionne pas les décrets, nous reviendrons tous les jours.»

Au milieu du rassemblement, une femme porte une épée entourée de fleurs et surmontée d'une cocarde. Le Roi l'aperçoit; il fait un signe. Mouchet, qu'on retrouve toujours partout, prend l'épée et la tend au prince qui la brandit et fait attacher la cocarde à son bonnet. Vive la nation! crie la foule; et le Roi reprend avec elle: Vive la nation!

Mouchet lui propose alors de sortir sur la terrasse. Louis XVI refuse. «Je suis bien ici,» dit-il. La chaleur cependant est étouffante. Un garde national, auquel on a fait passer une bouteille de vin et un verre, offre à boire au Roi. «Sire,» dit-il avec une familiarité naïve, «vous devez avoir bien soif; car moi, je meurs..... Si j'osais vous offrir..... Ne craignez rien; je suis un honnête homme, et pour que vous buviez sans crainte, je boirai le premier, si vous le permettez.»—«Oui, mon ami, je boirai dans votre verre,» répond le prince, et élevant le verre: «Peuple de Paris,» dit-il, «je bois à ta santé et à celle de la nation française.»

Dans l'embrasure d'une autre fenêtre se tenait Mme Elisabeth. On l'aperçoit: «Ah! crie-t-on, voilà l'Autrichienne! Il nous faut la tête de l'Autrichienne!»—«Ce n'est pas la Reine,» dit l'écuyer de la princesse, M. de Saint-Pardoux.—«Pourquoi les détromper?» reprend vivement la généreuse femme. «Leur erreur pouvait sauver la Reine.» Et apercevant près d'elle, dans cette horde qui l'entoure, menaçante, un jeune homme dont la baïonnette effleure presque sa poitrine, elle écarte doucement l'arme de la main: «Prenez garde, Monsieur,» dit-elle avec un angélique sourire, «vous pourriez blesser quelqu'un, et je suis sûre que vous en seriez fâché.»

Cependant, quelques députés, instruits de l'envahissement du Château, y sont accourus de leur propre mouvement. Vergniaud et Isnard haranguent la foule et cherchent à la rappeler au respect de l'autorité; ils ne parviennent pas à se faire écouter. A bas le Veto! La sanction! Le rappel! sont les seules réponses qu'obtiennent leurs exhortations.

Enfin, le maire de Paris, Pétion, arrive. Après la séance du conseil où avait été adopté l'arrêté qui légitimait l'insurrection, il s'était retiré avec quelques intimes dans une salle de la maison commune. Il était là, plein de calme et de sérénité, dit-il, car les nouvelles qu'il recevait étaient excellentes, et le spectacle était beau, tout à la joie et à la gaîté. Vainement le Directoire avait-il, à plusieurs reprises, fait appel à sa vigilance; il ne s'était pas ému. Vers quatre heures et demie pourtant, il avait donné l'ordre d'atteler sa voiture, et, faisant à son devoir le sacrifice de son dîner,—il a pris soin de le remarquer dans son rapport,—il s'était rendu aux Tuileries. Il y arrive vers cinq ou six heures [1077]. Accompagné de Sergent, il traverse la foule qui le salue des cris de Vive Pétion! et s'approche du Roi, qu'il voit avec admiration, dit-il, «couronné du signe de la liberté.» C'est par cette expression qu'il désigne le bonnet rouge. «Sire,» dit-il, «je viens d'apprendre à l'instant la situation dans laquelle vous êtes.»—«Cela est bien étonnant,» riposte sèchement le Roi; «il y a deux heures que cela dure.» Deux grenadiers hissent le maire sur leurs épaules. Il parle au peuple et lui prêche le respect de la loi. Mais il le fait si froidement, suivant le municipal Champion, que les cris redoublent. Un grand jeune homme blond de vingt ou vingt-cinq ans perce là foule et, interpellant le Roi avec des gestes menaçants: «Sire,» dit-il, «je vous demande, au nom des cent mille hommes qui m'entourent, le rappel des ministres patriotes, la sanction des décrets, leur exécution,...... ou vous périrez...»

Pétion, qui est là, n'essaie pas un seul instant d'imposer silence à ce forcené. Champion s'indigne de cette lâcheté ou de cette connivence: