«Monsieur le maire, dit-il, vous êtes responsable de ce qui peut advenir.» Pétion se décide à haranguer une seconde fois la foule. En face de cette violation de toutes les lois, de ces bandes de brigands qui traitent les Tuileries comme une ville prise d'assaut, de ces outrages persistants à la majesté du Chef de l'État, il parle de la dignité du peuple: «Citoyens, dit-il, vous venez de présenter légalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation; vous l'avez fait avec la dignité, avec la majesté d'un peuple libre. Retournez chacun dans vos foyers et ne donnez pas occasion d'incriminer vos intentions respectables.»
Intentions respectables! Et quelques années plus tard, Legendre avouait à Boissy d'Anglas qu'un des buts secrets des chefs du mouvement avait été l'assassinat du Roi!
«Les portes de la galerie sont-elles ouvertes?» demande Sergent.—«Oui,» répond le Roi. «J'ai fait ouvrir les appartements; le peuple, en défilant du côté de la galerie, aura le plaisir de les voir.»
A ces mots, un mouvement se fait; la curiosité pour les uns, la lassitude pour les autres, déterminent enfin les émeutiers à sortir. Sergent, son écharpe à la main, cherche à régulariser le mouvement, et le défilé commence au bruit des cris, mille fois répétés, de Vive Pétion! A bas le Veto! On voit reparaître, au milieu des bandes en marche, le misérable qui porte au bout d'une pique un cœur de veau sanglant avec ces mots: Cœur d'aristocrate! «Cet homme, rapporte un témoin, affectait de mettre cet horrible emblème sans les yeux du Roi.»
L'Œil-de-Bœuf était à demi évacué. Aclocque en profite pour proposer à Louis XVI de se retirer. Ce que le monarque n'a pas accepté de Mouchet, qui est suspect, il l'accepte du fidèle Aclocque; entouré de municipaux et de gardes nationaux qui lui fraient un passage, il se dirige vers une porte dérobée par laquelle il s'échappe, et la foule, privée de sa victime, s'écoule en grondant à travers les appartements. En passant dans la chambre royale: «Est-ce là, hurle-t-elle, le lit du Gros Veto? Ah! il a un plus beau lit que nous, le Gros Veto! Où est-il donc, M. Veto?» C'est au milieu de ces plaisanteries grossières et de ces sarcasmes que le défilé continue.
Tandis que ces tristes scènes se passent à l'Œil-de-Bœuf, une autre bande, conduite par un homme qui devait avoir une connaissance approfondie du palais,—car il l'avait fait passer par une porte dont les gens du service intérieur savaient seuls l'existence,—était montée à la chambre du Dauphin, où l'on espérait trouver Marie-Antoinette [1078]. La Reine venait de la quitter; les bandits, désappointés, brisent les portes à coups de hache, sondent les lits et les armoires, fouillent partout. De hideuses mégères vomissent d'ignobles injures contre la malheureuse princesse, en jurant qu'elles veulent la tenir entre leurs mains, morte ou vive. Un brigand, la hache au poing, l'outrage à la bouche, s'écrie qu'il a enfoncé déjà bien des portes, mais qu'il en enfoncera bien d'autres, pour avoir l'Autrichienne!
La Reine avait fait de vains efforts pour accompagner le Roi; quand il avait passé dans la salle de l'Œil-de-Bœuf, elle s'était précipitée pour l'accompagner. On lui avait vivement fermé le passage. Se retournant alors vers ses enfants:—«Sauvez mon fils,» avait-elle dit. Le Dauphin, effrayé en entendant tout ce bruit, poussait des cris lamentables [1079]. Hue le saisit et l'emporte dans l'appartement de Madame Royale, plus éloigné du tumulte. La Reine, le sachant en sûreté, s'élance de nouveau pour retrouver son mari; on la retient. «Laissez-moi, dit-elle, ma place est auprès du Roi; je veux aller mourir à ses pieds [1080].» Des serviteurs fidèles, MM. d'Aubier et de Rougeville, l'arrêtent avec une respectueuse fermeté, et le ministre des affaires étrangères, Chambonnas, lui représente que, loin de sauver le Roi, elle l'exposerait peut-être davantage, que sa place est près de ses enfants. Persuadée par ces raisons, elle se laisse conduire, non sans regret, dans la chambre du Dauphin, où son fils lui est ramené. Mais bientôt l'émeute gronde à la porte; on entraîne la Reine par un passage secret dans la chambre du Roi [1081], puis dans la chambre du Conseil. Elle est là, dans cette dernière pièce, assise [1082], pâle, les jambes agitées par un tremblement involontaire que dissimule la table [1083], entourée de ses enfants, et de Mmes de Lamballe, de la Roche-Aymon, de Tourzel, de Maillé, de Mackau, du ministre Chambonnas, du lieutenant général Wittinghof, et de quelques grenadiers, lorsque commence le défilé à travers les appartements.
En entendant le tumulte grandir et les vagues populaires approcher, on entraîne à la hâte Marie-Antoinette dans l'embrasure d'une croisée; on roule devant elle la table du Conseil, et deux cents gardes nationaux environ [1084] se placent sur trois rangs devant cette barricade improvisée, sous le commandement de Mandat.
Bientôt l'émeute envahit la salle. Santerre entre le premier et, interpellant les grenadiers: «Faites place, dit-il, pour que le peuple voie la Reine.» Puis se tournant vers Marie-Antoinette: «Madame, reprend-il, vous êtes trompée; le peuple ne vous veut pas de mal. Si vous vouliez, il n'y aurait pas un d'eux qui ne vous aimât autant que cet enfant,» ajoute-t-il, en désignant le Dauphin. «Au reste, n'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal.»—«Je ne suis ni égarée, ni trompée [1085], répond la Reine, et je n'ai pas peur; on ne craint jamais rien, lorsqu'on est avec de braves gens.» Et elle tend la main aux gardes nationaux, qui la saisissent avec transport et la baisent respectueusement.
Le hideux défilé commence. Un misérable porte un paquet de verges avec cette inscription: Pour Marie-Antoinette; un autre élève une petite potence à laquelle est suspendue une poupée [1086] avec ces mots: Marie-Antoinette à la lanterne; un troisième promène une guillotine au bas de laquelle on lit cette phrase sinistrement prophétique: Justice nationale pour les tyrans. A bas Veto et sa femme! Santerre se tient près de Mandat, dirigeant le mouvement et faisant à sa bande, si je puis ainsi parler, l'exhibition de la famille royale: «Regardez, dit-il, voilà la Reine; voilà le Prince royal.» Le pauvre petit Dauphin est là, assis sur la table; un brigand apostrophe Marie-Antoinette: «Si tu aimes la nation,»dit-il d'une voix rauque, «mets ce bonnet sur la tête de ton fils.» Et il lui tend un bonnet rouge. La Reine prend le bonnet et le pose sur la tête du Dauphin. La chaleur est affreuse. Le petit prince étouffe sous cette immonde et épaisse coiffure. Santerre lui-même est ému de pitié: «Otez le bonnet à cet enfant, dit-il, il a trop chaud.»