Malgré son calme, la Reine se retourne vers ses amis: «C'est trop fort aussi, murmure-t-elle; cela va au delà de toute patience humaine [1087]

Le mouvement se ralentit un instant; une femme, l'œil en feu, le poing fermé, s'arrête devant Marie-Antoinette: «Tu es une infâme,» vocifère-t-elle, «nous te pendrons.»—«Vous ai-je jamais fait aucun mal?» répond douloureusement la Reine.—«Non, mais tu fais le malheur de la nation.»—«On vous trompe; j'ai épousé le Roi de France; je suis la mère du Dauphin, je suis Française; jamais je ne reverrai mon pays; je ne puis être heureuse ou malheureuse qu'en France; j'étais heureuse, quand vous m'aimiez.» Malgré elle, la femme est touchée de cette douleur et de cette tristesse; elle s'attendrit: «Pardonnez-moi,» murmure t-elle; «je ne vous connaissais pas; je vois que vous êtes bonne.»—«Cette femme est soûle,» dit Santerre, dont cette émotion dérange les plans; et la poussant rudement, il fait continuer le défilé.

«Si un de ces scélérats avait osé frapper la Reine dans ce moment, ont raconté des témoins de ces horribles scènes, tous eussent suivi son exemple, et tout ce qui était dans la chambre eût été massacré. Heureusement la majesté de la Reine, peut-être sa beauté, son maintien si noble et si fier, son air d'assurance leur imposa à tous [1088]

A huit heures et demie, les appartements étaient enfin évacués, et la Reine, rassurée par Mme Élisabeth sur le sort de son époux, put aller rejoindre le Roi. Dès qu'elle l'aperçut, elle se jeta dans ses bras en fondant en larmes. Impassible et debout devant l'émeute, elle succombait à l'émotion du revoir. Les députés, présents à cette entrevue, se sentaient eux-mêmes attendris, et l'un d'eux, Merlin de Thionville, ne pouvait s'empêcher de pleurer. La Reine s'en aperçut: «Vous pleurez, Monsieur Merlin, lui dit-elle, vous pleurez de voir le Roi et sa famille traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux.»—«Oui, je pleure,» répondit brutalement Merlin; «je pleure sur le malheur d'une femme belle, sensible et mère de famille; mais ne vous y méprenez point; il n'y a pas une de mes larmes pour le Roi ni pour la Reine. Je hais les rois et les reines; c'est le seul sentiment qu'ils m'inspirent; c'est ma religion [1089].» Et le futur régicide, qui se croyait un grand citoyen parce qu'il venait de se montrer grossier, essuya ses larmes.

Un autre député, dont le nom n'a pas été conservé, aborda la Reine et, d'un ton familier: «Vous avez eu bien peur,» Madame, lui dit-il, «convenez-en.»—«Non, Monsieur, je n'ai pas eu peur; mais j'ai beaucoup souffert d'être séparée du Roi, dans un moment où ses jours étaient en danger; mais j'avais la consolation d'être avec mes enfants et de remplir un de mes devoirs.»—«Sans prétendre excuser tout,» reprit le député, «convenez, Madame, que le peuple s'est montré bien bon.»—«Le Roi et moi, Monsieur, sommes persuadés de la bonté naturelle du peuple, qui n'est méchant que lorsqu'on l'égare.»—«Quel âge a Mademoiselle?» continua le sot personnage en montrant Madame Royale.—«Ma fille, riposta sèchement la Reine, a l'âge où l'on ne sent que trop l'horreur de pareilles scènes [1090].» Et elle se contenta de tourner le dos.

Plus respectueux et mieux inspirés, d'autres représentants félicitaient Louis XVI du courage qu'il avait déployé dans cette journée: «Je n'ai fait que mon devoir,» répondit simplement le Roi.

Le marquis de Clermont-Gallerande disait à Mme Élisabeth: «Ah! Madame, le ciel vengera tant de crimes!»—«Ne parlons pas de vengeance,» répondit l'angélique princesse. «Espérons plutôt que Dieu leur pardonnera et les changera [1091]

Cependant Pétion, d'une part, les chefs de la garde nationale, de l'autre, achevaient de faire évacuer le Château. Les émeutiers, privés de direction, se dispersaient sans résistance, mais en se plaignant hautement du résultat de la manifestation. «On nous a amenés pour rien, s'écriaient-ils, mais nous reviendrons et nous aurons ce que nous voudrons.»—«Le coup est manqué, disait de son côté Santerre; le Roi a été difficile à émouvoir aujourd'hui; nous reviendrons demain; nous le ferons évacuer [1092]

A dix heures et demie, tout était terminé; le Château était vide, et la famille royale, rentrant dans ses appartements dévastés [1093], allait enfin prendre un repos, acheté par de terribles angoisses. Quelques jours après, la Reine écrivait ce simple mot à Fersen: «J'existe encore, mais c'est un miracle! La journée du 20 a été affreuse [1094]