«Malgré tous ces dangers, nous ne changerons pas de résolution; vous devez y compter, autant que je compte sur votre attachement. Je me plais à croire que je partage les sentiments qui vous attachaient à ma mère. Voilà le moment de m'en donner une grande preuve, en sauvant moi et les miens, moi, s'il en est temps [1100].»
La Reine n'avait que trop raison; la situation devenait de jour en jour plus épouvantable: les attaques de l'Assemblée se joignaient aux insultes de la rue et aux vociférations des clubs. Le jour même où Marie-Antoinette écrivait cette lettre, Vergniaud s'élevait violemment contre les prétendues trahisons de la Cour, et dans un mouvement d'une fougueuse éloquence demandait si le sombre génie de Médicis errait toujours sous les voûtes du Palais et si l'on allait voir se renouveler la Saint-Barthélemy et les dragonnades. Quelques jours après, Brissot, non moins violent, s'écriait que frapper la Cour des Tuileries, c'était frapper tous les traîtres d'un seul coup. Marat tonnait contre le palais où «une reine perverse» fanatise « un roi imbécile» et «élève les louveteaux de la tyrannie [1101]». Et comme pour donner raison à ces déclamations, et encourager l'émeute, Pétion, le complice du 20 juin, suspendu le 6 juillet par le Directoire, était rétabli le 13 dans ses fonctions.
Aux appels à la violence et à l'assassinat, les violences de la populace répondaient. Des écrits incendiaires étaient répandus à profusion dans la capitale, dans les provinces, dans l'armée. Sur les places de Paris, dans les rues, dans tous les lieux publics, on prêchait hautement l'insurrection. Aux discours se mêlaient les chansons; aux journaux, les pamphlets et les caricatures immondes contre le Roi et la Reine. Le jardin des Tuileries, un moment fermé après le 20 juin, puis rouvert, était sans cesse rempli de femmes qui insultaient tout ce qui tenait à la Cour; on y criait jusque sous les fenêtres un infâme libelle intitulé: Vie de Marie-Antoinette, accompagné d'estampes dégoûtantes que les colporteurs montraient au milieu d'éclats de rire outrageants.[1101a] On y chantait aux oreilles de la Reine cet odieux couplet:
Madame Veto avait promis
De faire égorger tout Paris.
Les gardiens avaient voulu imposer silence aux chanteurs; une rixe s'en était suivie, et une des personnes qui accompagnaient la Reine ayant frappé ces misérables à coups de plat de sabre, ils étaient allés se plaindre à l'Assemblée, et l'Assemblée leur avait accordé les honneurs de la séance. Une autre fois, la foule tenta de briser les fenêtres à coups de pierres; on dut fermer de nouveau le jardin, qui ne fut rouvert qu'à la fin de juillet [1102]. Le 21 juillet, un décret avait décidé que la terrasse des Feuillants serait regardée comme une annexe de la salle des délibérations et, à ce titre, resterait ouverte au public. Aussitôt on la sépara du reste du parc par un ruban tricolore, et sur les arbres dont elle était bordée on traça cette inscription: «Citoyens, respectez-vous; donnez à cette faible barrière la force des baïonnettes.» La terrasse des Feuillants fut baptisée: Terre de la Liberté; le jardin des Tuileries, c'était la Terre de Coblentz. Quiconque osait franchir cette démarcation était hué et traité d'aristocrate. Un jour, un jeune homme, sans faire attention à la consigne, était descendu dans le jardin; des vociférations l'assaillirent; on cria à la lanterne! Immédiatement, le jeune homme ôta ses souliers et essuya avec son mouchoir le sable qui s'était attaché aux semelles. On applaudit et on le porta en triomphe [1103]. Malgré la clôture du jardin, où on ne laissait pénétrer que les personnes munies de cartes [1104], la Reine et ses enfants, dès qu'ils y paraissaient, étaient assaillis par des vociférations tellement épouvantables, partant de la terrasse, qu'ils étaient obligés de rentrer; à partir de la fin de juillet même, ils durent renoncer à s'y promener [1105].
Cependant, lorsque l'enquête sur le 20 juin avait été ordonnée, Marie-Antoinette, apprenant que Hue y serait entendu, l'avait fait venir et lui avait dit: «Mettez dans votre déposition toute la réserve que permet la vérité..... Il faut écarter tout soupçon que le Roi ou moi gardions le moindre ressentiment de ce qui s'est passé. Ce n'est pas le peuple qui est coupable, et, quand il le serait, il trouverait toujours auprès de nous le pardon et l'oubli de ses erreurs [1106].»
Et le Roi, au dire de l'ambassadeur des États-Unis, ne songeait encore, au milieu de cette crise, qu'à assurer à la France la liberté [1107] et un bonheur stable.
C'est ainsi que le peuple les en récompensait [1108].
Une nuit, vers une heure du matin, la Reine ne dormait pas,—elle s'entretenait avec Mme Campan;—toutes deux entendirent des pas étouffés dans le corridor qui régnait le long de l'appartement. C'était un garçon de salle qui s'était introduit là dans une intention trop facile à deviner. Un valet de chambre, averti par Mme Campan, se jeta sur cet homme et le terrassa. «Madame, dit-il, c'est un scélérat; je le connais, je le tiens.»—«Lâchez-le, répondit la Reine, il venait pour m'assassiner; demain, les Jacobins le porteraient en triomphe.» Et se tournant vers Mme Campan: «Quelle position! dit-elle, des outrages le jour, des assassins la nuit [1109]!»