Le lendemain, M. de Septeuil ordonna de changer toutes les serrures. Louis XVI fit plus; il exigea que sa femme quittât le rez-de-chaussée, où elle logeait seule, et où elle était insultée à chaque instant [1110], et montât au premier, dans une chambre de l'appartement du Dauphin. Mme de Tourzel, qui occupait cette chambre, céda sa place à la Reine et s'installa sur un lit de veille qu'on dressait tous les soirs [1111]. On laissait les persiennes et les volets ouverts, afin que l'infortunée souveraine vît poindre le jour, et que ses nuits sans sommeil fussent moins pénibles [1112].

La Reine eut une peine extrême à se décider à ce changement de logement. Il lui répugnait de laisser paraître de l'inquiétude; il ne lui répugnait pas moins de déranger de fidèles serviteurs. Le malheur avait resserré les liens qui l'unissaient à eux et la rendait plus soucieuse encore de leur bien-être: «Cette princesse était si bonne et si occupée de tous ceux qui lui étaient attachés, dit Mme de Tourzel en racontant ce fait, qu'elle comptait pour beaucoup de leur causer la moindre petite gêne. Jamais princesse ne fut plus attachante, ne marqua plus de sensibilité pour le dévouement qu'on lui témoignait, et ne fut plus occupée de ce qui pouvait être agréable aux personnes qui l'approchaient. Croirait-on qu'une Reine de France en était réduite à avoir un petit chien dans sa chambre, pour l'avertir au moindre bruit que l'on ferait entendre dans son appartement [1113]

Mais le Dauphin, qui aimait passionnément sa mère, était ravi de ce nouvel arrangement. Dès que la Reine était éveillée, il courait à son lit, «la serrait dans ses petits bras, en lui disant les choses les plus tendres et les plus aimables. C'était le seul moment de la journée où cette princesse éprouvât quelque consolation; son seul courage la soutenait [1114]

Au milieu de toutes ces alertes et de toutes ces angoisses, de ces nuits sans sommeil et de ces jours sans repos, de ces fatigues physiques et de ces souffrances morales, la santé de la Reine se soutenait; mieux encore, elle s'était affermie. Dans les temps prospères, elle avait été sujette à des crises nerveuses; à l'heure de la douleur, ces crises avaient disparu. «Les maux de nerfs,» disait-elle avec un mélancolique sourire, «c'était bon pour les femmes heureuses [1115]

Le 14 juillet approchait; l'Assemblée avait décidé qu'on renouvellerait, ce jour-là, la fête de la Fédération de 1790; c'était un moyen détourné de former le rassemblement de vingt mille hommes auquel le Roi s'était opposé. Les fédérés arrivaient de tous côtés; ils avaient été soigneusement choisis parmi les révolutionnaires les plus exaltés et les plus fanatiques. Ceux de Marseille et de Brest se distinguaient par leur violence et leur audace. Accueillis avec transport par les Jacobins, logés gratuitement par la municipalité, défrayés de toutes leurs dépenses sur le trésor public, grisés de vin et de déclamations, fournis de poudre et de cartouches, ces hommes constituaient une force armée toute prête aux mains des factieux. Les plus honnêtes d'entre eux partirent pour le camp de Soissons, où se formait l'armée de réserve, chargée d'appuyer celle de Lafayette et de Luckner; mais ils étaient rares: quinze cents environ [1116], et, malgré le décret de l'Assemblée qui, le 11 juillet, avait déclaré la patrie en danger, les autres restaient à Paris, pour donner le dernier assaut à la monarchie, insultant la famille royale, maltraitant ses amis et se prenant de querelle avec les gardes nationaux des compagnies fidèles. «Il n'est pas de jour, écrivait Montmorin à la Marck, où je ne tremble pour la vie du Roi et de la Reine, et lorsque le soir est arrivé, je remercie la Providence de ce qu'ils existent encore, et, à la vérité, il n'y a qu'elle seule à en remercier [1117]

C'était avec une véritable terreur qu'on voyait arriver cette date du 14 juillet.

Louis XVI et Marie-Antoinette devaient assister à la Fédération, et l'on ne doutait pas que le plan qui avait échoué le 20 juin ne fût repris ce jour-là, et que, dans cette foule tumultueuse et hostile, il ne se trouvât des assassins [1118]. On prêchait publiquement le régicide, et il n'y avait guère de jour que quelque officieux ne vînt avertir la Reine de se tenir sur ses gardes [1119]. La pauvre femme n'avait pas un instant de tranquillité. Pour se rassurer un peu, elle insista pour que le Roi se fit faire un plastron qui, en parant les premiers coups, donnât au moins à ses amis le temps d'arriver pour le défendre. Le plastron fut fait, et le prince, afin de calmer les craintes de sa femme, consentit à le porter. «C'est pour la satisfaire, dit-il; mais ils ne m'assassineront pas; leur plan est changé; ils me feront mourir autrement.»—«C'est vrai», reprit la Reine quand Mme Campan lui rapporta ces paroles de Louis XVI; «je commence à redouter un procès pour le Roi. Quant à moi, je suis étrangère; ils m'assassineront. Que deviendront nos pauvres enfants?» Et elle se mit à répandre un torrent de larmes. Mais ce fut en vain que Mme Campan la pressa de porter un corset de même tissu que le gilet du Roi. «Si les factieux m'assassinent,» répondit la pauvre femme, «ce sera un bonheur pour moi; ils me délivreront de l'existence la plus douloureuse [1120]

Depuis longtemps déjà, résignée à mourir, mais ne voulant pas entraîner dans sa perte ceux qui lui demeuraient attachés, elle ne se couchait jamais sans avoir brûlé tous les papiers capables de compromettre ses amis [1121].

Dans cette situation si critique et presque désespérée, les offres de services affluaient; il semblait que le péril multipliât les dévouements. La préoccupation constante de tous ces fidèles de la dernière heure était d'arracher la famille royale à cette prison de Paris, qui était pour elle l'émeute et le danger de mort en permanence. Épouvantée des horreurs du 20 juin, une des amies d'enfance de la Reine, la landgrave Louise de Hesse-Darmstadt, avait envoyé son frère, le prince Georges de Hesse, en France, tout exprès pour tâcher de la sauver. Quel était le plan du prince? Quels étaient ses moyens? Nous l'ignorons; mais il est probable que ce plan ne visait qu'à sauver la Reine seule. L'amie n'avait songé qu'à son amie, elle avait compté sans l'épouse et sans la mère. Malgré toutes les instances, Marie-Antoinette refusa; mais quand le prince Georges repartit, elle lui donna pour la landgrave la lettre suivante, toute pleine d'affectueuse reconnaissance et de douloureuse résignation: