Il ne se trompait pas. A peine arrivé à l'Hôtel-de-Ville, il trouve la Commune insurrectionnelle installée à la place de la Commune légale. Huguenin, qui la préside, lui reproche avec violence les mesures qu'il a prises contre le peuple, le somme de les révoquer, et, sur le refus de Mandat [1224], ordonne de le transférer à l'Abbaye. C'est le signal de la mort. Au sortir de la salle du Conseil, on casse, d'un coup de pistolet, la tête du malheureux commandant et son corps est jeté à la Seine. Dès lors, la petite garnison des Tuileries n'a plus de chef, et la résistance est désorganisée.
Le bruit devient plus distinct; les vagues se rapprochent. La Reine supplie le Roi de se montrer à ses défenseurs et de les échauffer par sa présence, par son exemple, par un mot d'encouragement. Louis XVI cède aux instances de sa femme [1225]; il paraît au balcon, vêtu d'un habit violet, la coiffure dérangée, le teint animé, les yeux rougis par l'insomnie [1226]. De chaleureux vivats l'accueillent. Il traverse les appartements pour gagner la cour. La Reine, ses enfants, Mme Élisabeth, la princesse de Lamballe l'accompagnent. Quand il passe dans la grande galerie, un vif enthousiasme se manifeste: ces vieux gentilshommes, volontaires de la dernière heure, prêts à se faire massacrer eux-mêmes, acclament la royauté qui va mourir; l'émotion gonfle les poitrines, les pleurs baignent les yeux; des cris de Vive le Roi! éclatent de toutes parts [1227]. Le bataillon des Filles-Saint-Thomas occupe la galerie de Diane. La Reine lui parle avec cette grâce et ce cœur qu'elle met à tout ce qu'elle dit, et ces braves gens sont tout transportés [1228]. «Ils semblent, a dit un historien contemporain, renouveler la scène sublime de Moriamur pro rege nostro [1229].»
On était moins sûr des postes extérieurs, où Pétion avait fait placer des bataillons hostiles [1230]. Le Roi ne veut pas exposer sa famille à un accueil douteux, malveillant peut-être. Parvenu dans le vestibule du grand escalier, il fait remonter sa femme, sa sœur et ses enfants et continue seul cette suprême revue. Ce fut un tort peut-être: ce que la bonté un peu molle et le courage résigné du Roi ne firent pas, l'attitude plus déterminée de la Reine et la beauté touchante du Dauphin eussent pu l'obtenir.
Il était six heures environ, lorsque Louis XVI descendit dans la cour. Inquiet et troublé, malgré sa contenance sereine, il ne sut pas dire un mot aux gardes nationaux qui se pressaient autour de lui. On crie cependant encore Vive le Roi! Vive Louis XVI! Nous le défendrons jusqu'à la mort! Qu'il se mette à notre tête! A bas les Jacobins [1231]! Mais le Roi reste muet. A mesure qu'on s'éloigne du Château, autour duquel sont groupées les troupes fidèles, l'accueil devient plus froid. A la terrasse du bord de l'eau, il devient hostile. On crie: Vive la Nation! A bas le Veto! A bas le gros cochon! [1232] Quelques canonniers—la plus mauvaise partie de la garde nationale—s'attachent au prince, en lui répétant ces cris outrageants, «comme les mouches, dit un témoin oculaire, poursuivent l'animal qu'elles se sont acharnées à tourmenter [1233].» A la terrasse des Feuillants, des brigands armés de piques joignent leurs vociférations menaçantes à ces clameurs hostiles; quelques-uns même descendent dans le jardin et les serviteurs fidèles qui accompagnent l'infortuné monarque sont obligés de l'entourer d'une double ligne pour le protéger [1234]. «Grand Dieu! c'est le Roi qu'on hue!» s'écrie le ministre de la marine, M. Dubouchage [1235]. Louis XVI rentre au Château, le cœur désespéré, et la Reine, qui de loin a suivi du regard toute cette scène et prêté une oreille douloureusement attentive à tous ces cris, dit à Mme Campan: «Tout est perdu; cette revue a fait plus de mal que de bien [1236].»
Il est certain cependant,—les documents les plus sûrs, les actes les plus dignes de foi l'attestent,—il est certain que si, à ce moment même, le Roi fût hardiment monté à cheval et se fût mis résolûment à la tête de ses troupes, comme Marie-Antoinette l'en suppliait, il eût eu facilement raison des assaillants, et, suivant le mot énergique de Napoléon, eût balayé toute cette canaille [1237].
Mais le Roi hésite; le Roi a peur de verser le sang; et les municipaux qui sont là ont l'air de n'avoir d'autre but que de désorganiser la défense. Ils circulent dans la cour du Carrousel, disant bien haut que ce serait folie de vouloir s'opposer à un rassemblement aussi nombreux et aussi bien armé; ce n'est qu'à regret qu'ils lisent aux troupes la loi martiale; encore ont-ils bien soin d'ajouter: «Vous ne tirerez qu'autant qu'on tirerait sur vous [1238].» Ces étranges instructions jettent le trouble parmi les gardes nationaux; quelques compagnies font demi-tour; les canonniers, mal disposés pour la plupart, braquent leurs pièces contre le Château, et la gendarmerie à cheval qui occupe la cour du Louvre, se replie sur le Palais-Royal, laissant ainsi la route libre aux insurgés [1239].
Vers sept heures [1240], une foule compacte et houleuse remplit la place Vendôme et la terrasse des Feuillants [1241]. L'avant-garde de l'émeute débouche sur la place du Carrousel; déjà quelques bandits sont à cheval sur la crête des murs, observant tout et appelant leurs camarades [1242]. Les municipaux vont parlementer avec eux; un grand cri répond: «La déchéance ou la mort!» Municipaux, commandant en chef, procureur général sont démoralisés; ils remontent près du Roi. Déjà, dans la nuit, Rœderer avait ouvert l'avis d'aller à l'Assemblée. «Monsieur,» avait répondu fièrement la Reine, «il y a des forces ici; il est temps enfin de savoir qui l'emportera, du Roi et de la Constitution, ou de la faction [1243].» Le procureur général s'était incliné; mais il n'avait pas changé d'opinion [1244]. Cette fois, ce sont les municipaux qui prennent la parole:
«Sire, dit Leroux, le seul parti à suivre, est de se réfugier dans le sein de l'Assemblée nationale; c'est à l'instant même qu'il faut partir.»
—«Vous le croyez?» répond Louis XVI.
—«Oui, Sire; dire le contraire à Votre Majesté serait la trahir.»