La Reine bondit. Demander asile à l'Assemblée, à cette Assemblée qui n'a rien fait pour prévenir l'émeute et qui, pendant qu'agonise la monarchie, a le triste courage de délibérer tranquillement sur la traite des noirs, abandonner le Château, renoncer à la lutte, mais c'est signer sa déchéance, c'est abdiquer! «Nous retirer à l'Assemblée nationale,» dit-elle d'une voix vibrante, «y pensez-vous?»—«Oui, Madame, l'Assemblée est la seule chose qu'en ce moment le peuple respectera.»
Vers sept heures et demie [1245] Rœderer survient, revêtu de son écharpe [1246] et à la tête du Directoire: «Sire, dit-il, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre; il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale.»—«Mais, dit le Roi, je n'ai pas vu grand monde au Carrousel.»—«Sire, il y a douze pièces de canon et il arrive un monde énorme des faubourgs [1247].»
Le sang de la Reine bouillonne dans ses veines. Se tournant vers ses fidèles serviteurs: «Clouez-moi sur ces murs,» s'écrie-t-elle, «avant que je consente à les quitter [1248]!» Un membre du département qu'elle connaît bien, car il est son marchand de dentelles, M. Gendret, veut appuyer l'opinion de Rœderer: «Taisez-vous, Monsieur,» lui dit vivement la Reine, «laissez parler le procureur général; vous êtes le seul qui ne devez point parler ici; quand on a fait le mal, on ne doit pas avoir l'air de le réparer [1249].» Et se tournant vers Rœderer: «Mais, Monsieur, nous avons des forces.»—«Madame, tout Paris marche, l'action est inutile; la résistance, impossible [1250]. Voulez-vous vous rendre responsable du massacre du Roi, de vos enfants, de vous-même, en un mot des fidèles serviteurs qui vous environnent?»—«A Dieu ne plaise! répond la vaillante femme. Que ne puis-je au contraire être la seule victime [1251]!» Mais son émotion est si violente que, rapporte un témoin oculaire, «sa poitrine et son visage deviennent en un instant tout vergetés [1252].»
«Sire, reprend le procureur général, le temps presse; ce n'est plus une prière que nous venons vous faire, ce n'est plus un conseil que nous prenons la liberté de vous donner; nous n'avons qu'un parti à prendre en ce moment: nous vous demandons la permission de vous entraîner [1253].» Le Roi relève la tête, regarde un instant Rœderer, comme pour interroger sa pensée secrète, et, se déterminant enfin:
«Allons, dit-il, donnons, puisqu'il le faut, cette dernière marque de dévouement [1254].»
«Oui, répond la Reine, c'est un dernier sacrifice; mais,» ajoute-t-elle, en montrant son mari et son fils, «vous en voyez l'objet [1255].» Et interpellant Rœderer:
«Monsieur, dit-elle, vous répondez de la personne du Roi; vous répondez de celle de mon fils.»
«Madame, réplique Rœderer, nous répondons de mourir à vos côtés; voilà tout ce que nous pouvons garantir [1256].»
Vers huit heures et demie [1257], le funèbre cortège se forme. Des grenadiers des Filles Saint-Thomas et des gardes-suisses composent l'escorte. Le Roi marche seul en avant, ayant à ses côtés le ministre des affaires étrangères [1258]. La Reine donne le bras au ministre de la marine [1259] et tient le Dauphin par la main; puis viennent Mme Elisabeth et Madame Royale, Mmes de Lamballe et de Tourzel, quelques serviteurs fidèles comme le prince de Poix et le comte de la Rochefoucauld [1260], les ministres, les membres du département [1261]. Tous les assistants pleurent [1262]; la consternation est générale.—«Nous reviendrons,» dit le Roi.—«Nous reviendrons,» répète la Reine. Mais ni le Roi ni la Reine n'ont d'espoir [1263] et les spectateurs sentent bien, comme eux, suivant le mot de Mlle de Tourzel, que ce qu'ils voient passer, c'est le «convoi de la royauté [1264]».
Le Roi s'avance droit, le cœur déchiré, les traits défaits, mais la contenance ferme. La Reine est tout en larmes; elle essuie ses yeux de temps en temps et essaie de prendre un air confiant; mais elle ne peut le conserver que quelques minutes [1265]. Un garde national se méprend sur la cause de ces larmes: «Que Votre Majesté ne craigne rien, dit-il. Elle est entourée de bons citoyens.»—«Je ne crains rien,» répond la Reine, en appuyant la main sur sa poitrine [1266].