Le cortège traverse les salles, descend le grand escalier [1267], sort par la grille du milieu [1268] et s'engage dans le jardin. Les gardes nationaux tiennent la droite; les gardes-suisses, la gauche. La foule, qui se presse sur la terrasse des Feuillants, salue de ses huées les victimes qui s'avancent. Le Roi conserve néanmoins son attitude impassible. La Reine s'appuie un moment sur le bras de M. de la Rochefoucauld: son cœur bat, sa main tremble. Le petit Dauphin, avec l'insouciance de son âge, s'amuse à pousser du pied les feuilles mortes qui encombrent le jardin. «Voilà bien des feuilles, dit le Roi; elles tombent de bonne heure, cette année.» Quelques jours auparavant, Manuel avait écrit dans un journal que la monarchie ne survivrait pas à la chute des feuilles [1269]. Sa prédiction se réalisait.
Quand on approche de la terrasse des Feuillants, la foule devient plus houleuse; le chemin est obstrué; pendant dix minutes, le cortège se trouve arrêté au pied de l'escalier du passage des Feuillants. Des cris furieux éclatent dans la populace: «A bas! A bas! Point de veto! Qu'ils n'entrent pas à l'Assemblée!» On aperçoit la Reine; les clameurs redoublent: «Point de femmes! Nous ne voulons que le Roi, le Roi seul [1270]!» Un grenadier s'empare du Prince royal et le prend dans ses bras. La Reine croit qu'on veut lui enlever son fils; elle jette un cri terrible; le garde national élève le Dauphin au-dessus de sa tête, rassure l'enfant, rassure la mère.
Cependant, l'Assemblée, prévenue par le président du Directoire du département de l'arrivée de la famille royale, a envoyé au-devant d'elle une délégation de vingt-quatre membres. «Sire, dit le député qui la conduit, l'Assemblée vous offre, ainsi qu'à votre famille, un asile dans son sein.» Le funèbre cortège reprend sa marche; les membres de l'Assemblée ont remplacé ceux du Directoire. Mais, sur la terrasse des Feuillants, les cris redoublent; la foule se presse; il faut s'arrêter. Un misérable brandit une perche et en menace la famille royale, en criant: «A bas! A bas [1271]!» Un homme se détache du groupe et, s'adressant au Roi: «Donnez-moi la main, lui dit-il, je vais vous conduire à l'Assemblée; mais pour votre femme, elle n'y entrera pas; c'est elle qui a fait le malheur de la France.» Rœderer s'élance; avec l'autorisation des députés, il fait gravir l'escalier aux gardes nationaux; il le franchit lui-même et harangue la foule qui rugit autour de lui. Un mouvement se fait: il en profite pour frayer un passage à Louis XVI et à Marie-Antoinette. Au milieu de ces bandes furieuses, qui vomissent des injures et que leur escorte contient à grand'peine, les malheureux souverains entrent à l'Assemblée. Le Roi prend place à côté du président; la Reine et sa famille, derrière lui, sur les bancs des ministres. Le grenadier qui porte le Dauphin le dépose sur le bureau des secrétaires, aux applaudissements des tribunes. L'enfant court à sa mère: «Non, non,» crie une voix; «il appartient à la nation; l'Autrichienne est indigne de la confiance du peuple [1272].»
Le calme se rétablit; le Roi prend la parole: «Je suis venu, dit-il, pour éviter un grand crime; je ne saurais être mieux qu'au milieu de vous.»
Vergniaud, qui préside, répond: «Vous pouvez compter, Sire, sur la fermeté de l'Assemblée nationale. Ses membres ont juré de mourir en défendant les droits du peuple et les autorités constituées [1273].»
Mais la Constitution interdit à l'Assemblée de délibérer en présence du Roi; l'Assemblée décide que Louis XVI et sa famille seront conduits dans la tribune du Logographe.
C'était un petit réduit grillé, de dix pieds carrés [1274], exposé à l'ardeur d'un soleil brûlant [1275], si étroit qu'à peine pouvait-il contenir quelques journalistes, si bas qu'on n'y pouvait rester debout. Le Roi s'assied sur le devant; la Reine dans un coin; les enfants, Mme Elisabeth et Mme de Lamballe, sur une banquette, derrière laquelle se tiennent quelques amis dévoués [1276]. On arrache les grilles de fer qui séparent la loge de la salle [1277]. Il est dix heures du matin, et c'est là, dans cette misérable hutte, que, pendant dix-huit heures, les prisonniers vont assister à l'agonie de la royauté.
Soudain une vive fusillade éclate: on se bat aux Tuileries. Après le départ de la famille royale, la plupart des gardes nationaux étaient retournés chez eux; les Suisses avaient évacué la cour et s'étaient concentrés dans le Château. «Ne vous laissez pas forcer,» avait dit le maréchal de Mailly au capitaine de Durler. Les colonnes insurrectionnelles arrivent et les somment de se rendre; ils refusent héroïquement; semblables à ce grand lion blessé qui a symbolisé leur vaillance dans le rocher de Lucerne, ils gardent fièrement et fidèlement le vieil écusson de France à demi brisé. On cherche à les surprendre; des individus, armés de crocs, s'efforcent de les entraîner par leur fourniment: vains efforts. Puis, subitement, sans qu'on sache qui l'a tiré, un coup de pistolet retentit. Les Suisses font une décharge. Les assaillants, sans essayer de riposter, se dispersent de tous les côtés en désordre, abandonnant leurs canons, évacuant la cour, dégageant le Château, ne se croyant en sûreté que lorsqu'ils sont rendus dans leurs quartiers et montrant, par cette fuite précipitée, ce que valait leur courage, et ce qu'on eût pu faire, si l'on avait tenté de résister.
Mais le Roi ne veut pas continuer la lutte: il a horreur de répandre le sang. De sa prison du Logographe, il envoie M. d'Hervilly, avec l'ordre de suspendre le feu et d'évacuer le Château. Dociles à ces instructions, les Suisses se replient en bon ordre à travers le jardin. Un nouveau message du Roi leur fait déposer les armes [1278].
Braves contre des adversaires qui ne se défendent pas, les Marseillais reviennent à la charge, se ruent dans le Château, pillent tout, cassent tout [1279], s'acharnent principalement contre ce qui a appartenu à la Reine [1280], brisent les glaces «dans lesquelles Médicis-Antoinette a étudié trop longtemps l'air hypocrite qu'elle montrait au public [1281]», achèvent les blessés, tuent à coups de piques et de sabres les serviteurs du palais et jusqu'au dernier marmiton [1282], incendient les casernes des Suisses [1283] et les écuries du Roi [1284], enfoncent les caves, se grisent de vin et de sang. Les massacres du jardin et de la rue répondent aux massacres du Château: les malheureux Suisses désarmés sont assaillis, mutilés, égorgés; Clermont-Tonnerre est assassiné, et la tête de Suleau est portée au bout d'une pique par Théroigne de Méricourt!