Hélas! elle ne se trompait pas.

L'Assemblée décida en même temps que toutes les personnes étrangères à la domesticité du Roi seraient éloignées de lui. «Ah!» s'écria l'infortuné prince, «je suis donc prisonnier! Charles Ier fut plus heureux que moi: on lui laissa ses amis jusque sur l'échafaud [1300]!» Et se tournant vers ceux qui l'entouraient, il leur ordonna de se retirer: «Messieurs,» leur dit la Reine, les larmes aux yeux, «ce n'est que dans ce moment que nous sentons toute l'horreur de notre position; vous l'adoucissiez par votre présence et votre dévouement, et l'on nous prive de cette dernière consolation [1301]

Avant de partir, les dévoués serviteurs déposèrent sur une table l'or et les assignats qu'ils avaient dans leurs poches: ils savaient que la famille royale manquait de tout. Le Roi s'en aperçut et, repoussant doucement de la main ce suprême hommage de la fidélité: «Messieurs, dit-il, gardez vos portefeuilles; vous avez, j'espère, plus longtemps à vivre [1302]

Le 13 août, à six heures du soir [1303], deux grandes voitures de la Cour, attelées chacune de deux chevaux, s'arrêtent à la porte du couvent des Feuillants; les cochers et les valets de pied sont vêtus de gris; c'est la dernière fois qu'ils vont servir leurs maîtres déchus. Le Roi, la Reine, leurs enfants, Mme Élisabeth, la princesse de Lamballe, Mme de Tourzel et sa fille, le maire, le procureur de la Commune et un officier municipal montent dans la première voiture. Le Roi, la Reine, le Dauphin et Madame sont dans le fond [1304]; Mme Élisabeth, Mme de Lamballe et Pétion, sur le devant; Mme de Tourzel et sa fille, à l'une des portières; Manuel et le municipal Collonge, sur la banquette en face [1305]. Oublieux des plus vulgaires égards, ces deux hommes et Pétion gardent leur chapeau sur la tête. Dans le second carrosse s'installent deux officiers municipaux et la suite de la famille royale. Le Roi conserve un visage impassible; la Reine est sombre; le Dauphin, avec l'insouciance de son âge, tourne les yeux de tous côtés pour voir la foule [1306].

Le cortège se met en mouvement. Des gardes nationaux, à pied, l'arme renversée, entourent les voitures; mais des milliers de brigands [1307], armés de piques, se mêlent à l'escorte, vomissant des injures et des blasphèmes; parfois l'encombrement est si grand que les chevaux ne peuvent avancer. Alors Pétion et Manuel mettent la tête à la portière, pour réclamer le passage, mais ne font rien pour empêcher les insultes.

Sur la place Vendôme, le carrosse du Roi s'arrête; on veut que le monarque déchu contemple à loisir la statue de Louis XIV qu'une populace en délire a renversée de son piédestal. «Voilà, Sire, comme le peuple traite les rois,» dit Manuel.—«Il est heureux, Monsieur,» réplique Louis XVI, rouge d'indignation, «que sa fureur ne s'exerce que sur des objets inanimés [1308]

Le cortège reprend par les boulevards [1309] sa marche lente et sans cesse embarrassée par des obstacles. Ce long martyre va durer près de deux heures et demie [1310]. Les voitures avancent au pas, au milieu des masses compactes et hostiles qui crient: Vive la nation! A bas le Roi! Les officiers municipaux, chargés d'escorter les prisonniers, affectent de s'associer à ces cris et même de les provoquer. «Il est impossible, dit un témoin oculaire non suspect, de décrire cette ignominie [1311]

La nuit se fait déjà lorsqu'on arrive au Temple. Par une odieuse ironie, les fenêtres sont illuminées comme pour une fête; le salon est éclairé par une infinité de bougies [1312], et c'est à la lueur sinistre des lampions qui insultent à sa déchéance que la famille royale fait son entrée dans la cour du Palais. Santerre le premier vient au devant d'elle et fait signe aux voitures d'avancer jusqu'au perron; mais un geste des municipaux contremande l'ordre de Santerre et les augustes prisonniers doivent descendre au milieu de la cour. Les membres de la Commune se tiennent près du Roi, le chapeau sur la tête, et ne lui donnant d'autre titre que celui de Monsieur; un homme à longue barbe, nommé Truchon, affecte même de répéter à tous propos cette qualification.

La foule hurle aux abords du Palais; pour éclairer sa joie bruyante et mieux mettre en lumière la défaite de la royauté, on a placé des lampions sur les parties saillantes des murs extérieurs [1313].

Il est huit heures et demie du soir; les portes se referment avec un bruit lugubre, et dans ce palais, transformé pour elle en cachot, la famille royale ne va pas tarder à voir se réaliser cette prophétique parole d'un de ses plus fidèles amis: