«L'histoire nous apprend combien est court, pour les monarques détrônés, le passage de la prison à la tombe [1314]!»
CHAPITRE XXII
Le Temple.—Description.—Le palais du grand prieur.—La Tour du Temple.—La grosse et la petite Tour.—La famille royale est enfermée provisoirement dans la petite Tour.—Le 19 août, on la sépare de ceux qui l'ont accompagnée.—Vie des prisonniers.—Sentiments de la Reine sur l'invasion.—Cléry entre à la Tour.—Les journées de septembre.—On apporte sous les fenêtres du Temple la tête de la princesse de Lamballe.—Outrages aux prisonniers.—Turlot et Rocher.—Abolition de la royauté.—Le Roi est transféré dans la grosse Tour.—La famille royale y est transférée à son tour.—Le Dauphin est séparé de sa mère et remis à son père.
Le Temple! Quelle somme d'inénarrables douleurs rappelle ce nom! Tout ce que la haine peut inventer de tortures, tout ce que la brutalité peut imaginer d'insultes, la famille royale l'a souffert. Toutes les amertumes qui peuvent abreuver le cœur d'un homme ou d'un roi, Louis XVI les a ressenties. Toutes les larmes que peuvent contenir les yeux d'une femme et d'une reine, Marie-Antoinette les a versées. Des cinq prisonniers, sur lesquels se fermaient, le 13 août au soir, les portes du Temple, trois ne devaient en franchir le seuil que pour monter à l'échafaud. Le quatrième, un enfant, ah! la mort prompte eût été plus douce que le long et abominable supplice auquel allait le condamner l'infamie de ses bourreaux!
L'enclos du Temple, dans lequel venaient d'être introduits les prisonniers, renfermait deux bâtiments bien différents: l'un, vaste hôtel sans style, appelé palais du grand Prieur, ancienne résidence des Vendôme et des Conti, et en dernier lieu du comte d'Artois; l'autre, tour carrée à quatre étages, surmontée d'un toit pointu et flanquée aux quatre angles de tourelles rondes aux toits aigus. A la grande Tour, était adhérente une tour plus petite et plus basse, ornée de deux tourelles en poivrière, et sans communication directe avec le bâtiment principal. La petite porte qui y donnait accès ressemblait au guichet d'une prison [1315]. Les étages, beaucoup plus bas que ceux de la grosse Tour, ne contenaient guère chacun que deux pièces et un cabinet placé dans une des tourelles; l'autre tourelle renfermait un escalier en colimaçon, qui montait jusqu'à la plate-forme. Un escalier plus large, mais se rétrécissant à mesure qu'il s'élevait, partait du rez-de-chaussée et reliait les étages entre eux.
C'est dans ce bâtiment, qui avait servi de logement au conservateur des archives du Temple, M. Barthélemy, que fut conduite la famille royale. Elle devait y rester jusqu'à ce que les appartements qu'on lui destinait dans la grosse Tour fussent prêts.
Le souper était à peine fini, triste souper, auquel, dit Mme de Tourzel, «personne n'était tenté de toucher [1316],» qu'un municipal s'empara du Dauphin, qui tombait de sommeil, et, lui faisant traverser un souterrain, l'emporta rapidement dans sa chambre. Mme de Tourzel le suivit aussi vite qu'elle put, coucha l'enfant et s'assit sur une chaise, plongée dans de mornes réflexions. Bientôt la Reine vint la rejoindre, lui serra la main, en murmurant: «Ne vous l'avais-je pas bien dit?»—«Et, s'approchant du lit de cet aimable enfant, qui dormait profondément, les larmes lui vinrent aux yeux en le regardant. Mais loin de se laisser abattre, elle reprit sur-le-champ ce grand courage qui ne l'abandonna jamais, et elle s'occupa de l'arrangement des chambres de ce triste séjour [1317].»
La Reine fut installée au deuxième étage, dans l'ancien salon de M. Barthélemy. Le mobilier, dont une main pieuse nous a laissé la description, conservait les restes d'un certain luxe: il était en lampas bleu et blanc [1318]. Madame Royale avait un petit lit dans la chambre de sa mère. Mmes de Tourzel et Saint-Brice couchaient dans la chambre du Dauphin; Mme de Lamballe, dans une antichambre obscure qui réunissait les deux pièces. Dans la tourelle attenant à la chambre du jeune prince, était la garde-robe, commune à la famille royale, aux municipaux et aux soldats; il fallait, pour s'y rendre, traverser la chambre du Dauphin.