Le Roi occupait le troisième étage; son appartement avait été meublé à la hâte; sur les murs pendaient des gravures peu décentes; il les enleva lui-même: «Je ne veux pas, dit-il vivement, laisser cela sous les yeux de ma fille.» La petite tourelle lui servait de cabinet de lecture. Dans un tout petit réduit à côté logeaient Hue et Chamilly. Mme Élisabeth avait été établie dans une ancienne cuisine, horriblement sale; elle avait fait mettre un lit de sangle près d'elle pour Mlle de Tourzel; mais il était difficile de dormir. La pièce qui précédait cette cuisine servait de corps de garde, et l'on peut juger du bruit qui s'y faisait [1319].
La chambre de la Reine étant plus grande, puisqu'elle avait servi de salon, c'était là qu'on se réunissait dans la journée; le Roi lui même y descendait dès le matin. Mais les prisonniers n'avaient pas la consolation d'être seuls: un municipal, qui changeait d'heure en heure, était toujours dans la pièce où ils se tenaient. «La famille royale leur parlait à tous avec une telle bonté, dit Mme de Tourzel, qu'elle parvint à en adoucir plusieurs [1320].»
Au moment du repas, on descendait au premier étage où se trouvait la salle à manger [1321]; à côté de la salle à manger était une bibliothèque, qui contenait de douze à quinze cents volumes. Vers cinq heures du soir, on se promenait au jardin, promenade pénible où l'on était exposé à toutes les insultes, mais dont le Roi et la Reine n'hésitaient pas à affronter les ennuis pour procurer un peu d'air à leurs enfants [1322]. De là ils voyaient travailler à leur prison.
Les travaux de défense, décidés par la Commune le 13 août, et confiés à Palloy, le démolisseur de la Bastille, se poursuivaient avec ardeur, quoique avec une certaine indécision. On creusait un large fossé; on exhaussait les murs; on abattait les arbres voisins de la Tour; on masquait les fenêtres par où l'on pouvait voir en dehors de l'enceinte. La captivité se resserrait; elle allait devenir encore plus dure par l'isolement.
Dans la nuit du 19 au 20 août [1323], deux municipaux se présentèrent au Temple, chargés, disaient-ils, d'emmener «toutes les personnes qui n'étaient pas de la famille Capet». La Reine voulut en vain retenir Mme de Lamballe, alléguant qu'elle était sa parente [1324]; on refusa d'écouter ses réclamations. «Dans la position où nous étions, dit Mme de Tourzel, il n'y avait qu'à obéir [1325].» Madame Royale était «tout interdite»; la Reine manifestait la plus vive douleur, surtout de se séparer de son amie; elle ne pouvait s'arracher de ses bras [1326]. «Soignez bien Mme de Lamballe, dit-elle à Mme de Tourzel et à sa fille. Dans toutes les occasions essentielles, prenez la parole, et évitez-lui autant que possible d'avoir à répondre à des questions captieuses et embarrassantes [1327].» Mme Élisabeth descendit à son tour, encourageant ses malheureuses amies.
«Nous embrassâmes pour la dernière fois ces augustes princesses, raconte Mme de Tourzel, et nous nous arrachâmes, la mort dans l'âme, d'un lieu qui nous rendait si chère la pensée de pouvoir être de quelque consolation à nos malheureux souverains [1328].»
Les municipaux avaient promis que les prisonniers reviendraient au Temple après avoir été interrogés par la Commune [1329]. Hue revint seul le lendemain. Mmes de Tourzel et de Lamballe furent enfermées à la Force. On sait comment elles en sortirent et sous quel sanglant aspect la belle tête bouclée de Mme de Lamballe reparut sous les murs du Temple.
L'isolement était complet et les infortunés princes durent se faire à la vie nouvelle et désormais solitaire que leur infligeait la Commune. Mme Élisabeth descendit du troisième étage au second et prit la place du Dauphin, dont le lit avait été transporté dans la chambre de sa mère; Madame Royale fut réunie à sa tante. Dès lors, réduits à eux-mêmes, les captifs tracèrent le programme de leur journée, programme qui resta le même, avec peu de variations, jusqu'à la translation dans la grosse Tour, le 26 octobre.
Le Roi se levait entre six [1330] et sept [1331] heures, se rasait, s'habillait, et passait dans la tourelle, où il restait à prier et à lire jusqu'à neuf heures. La Reine et le Dauphin se levaient plus tôt encore; car en descendant chez eux, à huit heures, Hue d'abord, Cléry ensuite, les trouvaient toujours debout. Ces premières heures de la journée étaient les seules où la malheureuse femme fût libre; les municipaux entraient avec le valet de chambre et ne la quittaient plus. A neuf heures, Marie-Antoinette, Mme Élisabeth et les enfants montaient chez le Roi pour déjeuner. A dix heures, l'on redescendait dans la chambre de la Reine, où l'on passait la journée. Le Roi continuait alors l'éducation de son fils; il lui enseignait le latin, lui faisait réciter des passages de Corneille et de Racine, lui donnait des leçons de géographie et l'exerçait à lever des cartes. L'intelligence précoce du jeune prince répondait aux soins de son père. La Reine, de son côté, s'occupait de sa fille, l'instruisait des principes de la religion et faisait succéder à ces graves enseignements des leçons de musique et de dessin. Le reste de la journée se passait pour elle à coudre, à tricoter et à faire de la tapisserie, quand il ne fallait pas réparer les vêtements du Roi [1332]. A midi, les trois princesses passaient dans la chambre de Mme Élisabeth, pour quitter leur costume du matin [1333], une robe de basin blanc et un simple bonnet de linon, et prendre un vêtement de toile fond brun à petites fleurs [1334].