La place est noire de monde. Depuis le 24, cela ne désemplit pas. Tout le jour, c’est un défilé ininterrompu. Aux drapeaux tricolores coiffés de bonnets rouges, se mêlent les bannières ornées du temple d’or et du compas symboliques.
Nous parvenons à percer la foule. Le bataillon que nous avons suivi est arrivé au pied du monument. Partout des couronnes d’immortelles. Le fût de bronze en est constellé.
Le commandant monte sur le socle.
—Citoyens, jurons de défendre la République jusqu’à la mort! Honte à l’Assemblée de Bordeaux! A bas les monarchistes!
La foule répond par un grondement formidable. Les mains se tendent. Les bouches grandes ouvertes hurlent. Aussi loin que le regard peut porter, on ne voit que képis qui s’agitent, baïonnettes qui s’éclairent, bannières qui claquent. Des femmes élèvent au-dessus de leurs têtes leurs enfants, pour qu’ils conservent à jamais le souvenir du merveilleux spectacle.
Tout près de moi, un gros garde national pleure à chaudes larmes.
—Ah! citoyen, c’est plus fort que moi. Je ne suis pourtant guère sensible. Mais voyez-vous, ça me prend là...
Je crois bien, que moi aussi, mes yeux vont se mouiller.
—Tonnerre! me dit Vermersch en se penchant à mon oreille. Quel riche tableau... Ça devait être comme ça, la Fédération... Mais, mon vieux, nous sommes en pleine Révolution! Et dire qu’ils songent à désarmer ces gens-là!... Ils sont fous!
Nous serrons la main du commandant. Un autre l’a remplacé déjà.