—Restons ici, dis-je à Vermersch.

Tard dans la soirée, nous sommes demeurés là tous deux. La foule se renouvelait toujours. Ces hommes, pressés les uns contre les autres, ces drapeaux fébrilement agités, ces couronnes, ces visages tendus, prenaient dans l’obscurité de la place des formes étranges et mystérieuses.

Sur le socle de la colonne, le tas de couronnes montait toujours. Les serments se multipliaient. Il semblait que ce délire de tout un peuple ne dût jamais finir.

II

la République ou la mort!

A regret, nous nous sommes arrachés à l’enivrant spectacle. J’ai rendez-vous, rue du Croissant, avec Humbert. Un projet de journal. Non pas un journal à la vérité. Le cautionnement nous fait défaut. Mais une suite de placards quotidiens, dans le genre des placards de la Révolution. Marat ou Hébert. L’Ami du Peuple ou le Père Duchesne. Le Père Duchesne surtout. Des grandes colères, des grandes joies, des lettres bougrement patriotiques, dans le style du temps. Nous avons causé de cela ces deux ou trois jours. Je confie nos projets à Vermersch.

—Le Père Duchesne! J’en suis... Quand nous réunissons-nous? Où? Chez moi, si vous voulez.

Rue du Croissant, nous trouvons Humbert. Entendu. Le lendemain chez Vermersch, rue de Seine, au troisième, dans la maison de l’éditeur Sartorius.[120]

Tous les trois fidèles au rendez-vous. Vermersch nous fait les honneurs de son home. Des piles de journaux et de livres le long des murs. La chambre a été occupée autrefois par Baudelaire, ce dont est très fier le maître du logis.

—Oui, c’est peut-être sur cette table que Baudelaire a écrit ses Fleurs du Mal. C’est là que j’ai fait mon Grand Testament.[121]