C’est, à travers cette foule délirante, un incessant défilé des bataillons, musique en tête. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores côte à côte. Derrière, marchent les élus des arrondissements, que leurs électeurs conduisent à l’Hôtel de Ville.

Voici les bataillons de Montmartre. Les tambours battent aux champs. Sur une seule file, cinq hommes. Les cinq membres élus par le 18e. Trois sont de mes amis. Je leur fais signe. Ils me saluent d’un sourire. Vermorel, grand, pâle, maigre, pommettes saillantes. Ferré, petit, barbu. Tous deux revêtus de leur capote de fédéré. J.-B. Clément, l’échine courbée, sur les épaules une vareuse à longs poils, coiffé d’un chapeau mou de feutre gris, s’appuie sur un bâton de cornouiller.

Je me sens frapper sur l’épaule.

Rigault!

Raoul Rigault, en costume de chef de bataillon. Je ne lui reverrai plus ce costume que le mercredi 24 mai, quelques heures avant qu’il tombât, le crâne troué, au pied de la barricade Royer-Collard.

—Mince que tu montes avec nous!

—Mais je ne suis pas de la Commune...

—Viens toujours...

Je le suis à travers la foule des fédérés. Nous grimpons au premier étage. Salle du Trône, les fusils sont en faisceaux. Les guidons des compagnies fichés dans les canons, comme des bouquets de coquelicots.

Les murs sont encore écorchés par les balles du 22 janvier.