Les tambours luisent et résonnent. Ce n’est plus la générale, lugubre et voilée, de la nuit de l’entrée des Prussiens. C’est un roulement clair, sonnant aux oreilles comme un cri de victoire. Les cuivres éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant la Marseillaise! Ces drapeaux rouges frangés d’or, et, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!
Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de Pâques ou de 15 Août—on n’a pas encore inventé le 14 Juillet—le bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui-même entamé. Bras dessus, bras dessous, il marche avec le populo, dans un de ces irrésistibles élans d’enthousiasme que le soleil n’a point éclairés depuis la grande Fédération.
Regardez-le, ce brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne! Il abandonnerait, comme ses aïeux de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente pour en bourrer son fusil. La fièvre l’a saisi. Il exulte. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée d’un bonnet phrygien et ceinte de l’écharpe rouge, il l’embrasserait, la gueuse, s’il l’osait!
Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l’avenue Victoria.
La veille, je suis allé à l’Hôtel de Ville. Il paraît transfiguré.
Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place, il faut suivre un à un, à travers une étroite trouée ménagée dans les pavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrailleuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L’Hôtel de Ville a l’aspect d’une forteresse.
Tout est changé aujourd’hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze—celui-là même qu’a recueilli le musée Carnavalet—une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les balcons. Et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.
Dans le lointain s’agitent les étendards des bataillons, la hampe coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd’hui, dont les cœurs battent à l’unisson.
La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? La Marseillaise! Que crie-t-elle? Vive la Commune! Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix sonore.
Raoul Rigault