Je n’eus pas besoin de me retourner pour m’assurer que la voix jeune et fraîche qui m’apostrophait ainsi, en pleine rue du Croissant, était celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à l’une des compagnies de mon 248e, que commandait le fils de Régère.[145]
—Eh bien, lui dis-je, lorsqu’elle m’eut familièrement pris le bras, c’est à toi que je dois demander ce que tu fais ici. Tu as donc quitté le bataillon...
—Quitter le bataillon! Ah! jamais. Si je suis à Paris, c’est que nous sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine de la 5e, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l’ont tué, notre brave Staub. Nous l’avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit commandant nous a prononcé un discours très bien. J’en avais comme la chair de poule.
—Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n’es-tu pas à te reposer un brin avant de repartir?
—Me reposer? Est-ce que j’ai besoin de cela? Nous sommes au quartier—le quartier latin—depuis mardi soir. Le temps d’aller voir mon homme.
—Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en riant.
—Est-ce que je n’en ai pas toujours au moins un? reprit la belle fille. Sûr, j’ai un homme, et c’est lui que je vais voir en ce moment à Beaujon.
Et se rengorgeant à faire éclater son corsage aux boutons soigneusement astiqués:
—Il est major d’un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te l’ai pas dit, nous partons ce soir pour Vanves, où ça chauffe. Viens donc nous y voir un jour.
Nous nous dirigeâmes vers Beaujon. Ce jour-là, on devait procéder aux funérailles solennelles de trente fédérés. A l’angle d’une rue, un groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. L’invitation aux obsèques publiée par la Commune.