Je comptai une demi-douzaine d’infortunés que l’on venait très probablement de rafler dans une perquisition. Je les vois encore devant moi. L’un, un grand diable, avait un pantalon de garde national. Il était en bras de chemise. Sa figure, creusée de fatigue, disait assez qu’il s’était battu, qu’il était rentré au logis et, là, qu’il avait été pris, dénoncé probablement par un voisin. Deux jeunes gens, deux femmes, l’une d’elles avec un enfant dans les bras.
Ils allèrent se ranger contre la muraille.
Les deux hommes de police jetèrent à terre un énorme paquet, qu’ils se mirent en devoir d’ouvrir. J’en vis s’échapper des livres. Je retrouve dans mes notes, transcrites dès que j’eus mis le pied sur la terre hospitalière, le nom d’un de ces livres qui roula près de moi: Le Socialisme, par Th. Besnard, rédacteur du Siècle.[8]
L’un des agents l’avait ramassé, ce livre. Et il jetait des regards furibonds sur les deux jeunes gens chez lesquels ce livre avait été saisi.
Le Socialisme!
Un livre bien inoffensif, mais dont le titre accusateur conduisit peut-être jusqu’à la fusillade les deux prisonniers.
un prêtre
Un lieutenant venait d’entrer. Et, avec lui, un prêtre. Un aumônier.
Je n’oublierai jamais ce prêtre. Un grand vieillard au mince profil, au nez busqué, à la chevelure longue et bouclée, grisonnante. Ses yeux brillaient, enfoncés sous l’arcade saillante. Une large croix de la Légion d’honneur épinglée à la soutane.
L’homme de police alla vers lui: