Me voici chez Lachâtre.[149] C’est bien autre chose. Rogeard s’est vite laissé convaincre. Mais, ici, au seuil du mystère! Aucun des employés ne veut, ou n’ose me répondre. Enfin. Lachâtre paraît. Je me nomme. Je lui fais part de l’étonnement où nous sommes tous de n’avoir point encore entendu «la voix puissante du grand proscrit». Il faut que Pyat se prononce. Il faut que, dès ce soir, on lise, sur tous les murs de Paris, un appel de Pyat aux électeurs....

—Cher citoyen—me dit Lachâtre—il faut vraiment que cela soit pour le Père Duchêne... Autrement, notre grand ami ne veut voir personne. Il observe. Il attend... Venez après déjeuner. Je vais l’avertir.

Je suis là à deux heures. Lachâtre m’indique un escalier étroit, obscur—une vraie échelle de conspirateur. Une porte s’ouvre sans bruit. Je suis en face de Pyat, qui travaille, devant une table basse. Tous rideaux tirés.

Sans préambule, après m’avoir serré la main, Pyat me tend un papier. C’est notre appel. Était-il donc fait d’avance?

—Lisez cela, citoyen.

Je lis, tout haut. C’est vraiment superbe d’allure, de violence victorieuse.[150]

... Aujourd’hui le vote! Sinon, demain le fusil!...

... Pas d’abstention!
Contre cette jeunesse dorée de 71, fils des sans-culottes de 92, je vous dirai donc comme Desmoulins:
«Électeurs, à vos urnes!»
Ou comme Hanriot:
«Canonniers, à vos pièces.»

Vermersch et Humbert m’attendaient rue du Croissant. Nous lûmes et relûmes, enthousiasmés, la page magnifique. Le temps de composer, et nous faisions porter les épreuves tout humides chez Lachâtre. Le lendemain matin, comme nous nous y étions engagés, le manifeste était sur tous les murs—ainsi que dans le Père Duchêne du jour.

Quelques jours après—le 30 mars—Pyat, nommé à la Commune, faisait reparaître le Vengeur, à la même imprimerie Vallée où se faisait le Père Duchêne.