Le soir, il venait corriger ses épreuves, ou, plutôt, refaire son article. Pyat avait une curieuse méthode de travail. Il jetait sur le papier un premier article, court, et le donnait à la composition. L’épreuve qui lui était soumise était très interlignée. Sur ce canevas, il brodait, entre les lignes. L’esquisse se changeait en un dessin aux couleurs éclatantes. Quand il avait trouvé quelque flamboyante épithète, nous le voyions relever la tête, secouer sa crinière de vieux lion grisonnant, rouler ses yeux fulgurants, si gros et si brillants, qu’on eût juré deux yeux de pur cristal s’efforçant à sortir de l’orbite.
Pyat avait, en 1871, plus de soixante ans. Il était encore superbe. La taille élevée, sans la moindre velléité de se courber. La chevelure épaisse, le regard étonnamment vif, lumineux, prenant. La voix était claire, le geste large. Quel geste!
Un jour que j’étais allé à l’Hôtel de Ville et que j’y avais rencontré, causant dans une embrasure de fenêtre de la salle du Trône, Tridon et Rigault, notre conversation fut subitement coupée par les éclats de voix d’un orateur qui parlait sur la place, et dont le verbe sonore montait jusqu’à nous.
La voix était celle de Pyat. Un bataillon, avant de partir pour les avant-postes, était venu, comme c’était l’usage, saluer la Commune et lui présenter le drapeau rouge frangé d’or. Pyat était là. Il était descendu. Saisissant l’étendard, il s’en était drapé. Le bras droit levé, la tête rejetée en arrière, il parlait encore, quand nos regards s’arrêtèrent sur lui.
D’un pas majestueux, il descendit, quand il eut achevé son allocution, les marches du perron qui lui avait servi de tribune. Et, après avoir lentement déroulé le drapeau qui le revêtait comme d’un manteau de pourpre et d’or, il le remit aux mains du commandant, s’inclinant profondément.
Un «Vive la Commune!» formidable, éclata. Les tambours battirent. La Marseillaise vibra, triomphante. Le bataillon s’éloigna, après avoir traversé la place, par la rue de Rivoli.
Pyat était remonté. Il vint vers nous.
—Nous vous regardions—dit Tridon en riant—et nous disions que, tandis que vous parliez à ces braves, certainement, vous vous croyiez au temps des grands ancêtres... sur les marches de quelque autel de la Patrie en Danger.
—Leur souvenir m’est toujours présent, répondit Pyat. Je puis même dire qu’ils ne me quittent jamais...
Et il sortit de sa poche un tout petit volume à reliure marron.