Nous poussons la porte de la crèmerie de la rue Madame. Rogeard, qui, d’habitude, est là, lisant ses journaux, dans un angle à lui réservé, devant une petite table de marbre blanc—nous ne le voyons pas.

—M. Rogeard ne viendra pas, nous dit la patronne. Il m’a dit de vous remettre ceci.

Et la dame nous tend un paquet soigneusement ficelé, pesant. Je l’ouvre. Régulièrement empilées les unes sur les autres, vingt pièces de cinq francs...

—C’est fini, dis-je à Humbert. Le père Rogeard nous en veut pour de bon. Jamais il n’aurait fait cela s’il n’était, c’est le moment de le dire, bougrement en colère de mon article de ce matin.

Ces vingt pièces de cinq francs—en ce temps-là l’or et les billets étaient rares—nous les avons données à Rogeard, il y a une quinzaine, précisément pour les affiches de sa candidature à la Commune. Il doit bien savoir qu’elles ne nous gênent en rien (le Père Duchêne nous rapportait à chacun une bonne somme par jour)... Non, ce n’est pas gentil...

Nous nous en allons, navrés.

Nous avions décidément perdu encore un ami, un grand ami, un maître.

Et le souvenir me revint de l’apparition des immortels Propos. Je revis devant mes yeux, passant de main en main, dans la salle du cours d’analyse de l’École des Mines, la petite brochure. Tout près de moi—nous étions en 1865, j’étais alors élève du cours préparatoire—un élève étranger, Andrejewitz, Polonais, encore vêtu du dolman de cuir soutaché, fourré à l’intérieur de mouton blanc, qu’il portait lors de l’insurrection récente. Notre professeur, M. Haton de la Goupillière, pendant qu’il trace à la craie sur le tableau noir ses intégrales, regarde voltiger la brochure. Enfin, elle me revient, et je la fourre précieusement dans ma poche. Elle était saisie de la veille. On ne la trouvait qu’à prix d’or.

Je ne revis Rogeard qu’à la défaite, le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles. Le lundi 22 mai. Nous avions décidé, Humbert et moi, de cesser la publication du Père Duchêne. Nous courûmes au Vengeur. Rogeard était là. Il rédigeait l’Appel aux armes, qui parut le lendemain, signé de son nom et des noms de ses collaborateurs. Dès qu’il nous vit, il se leva, vint à nous, et nous nous serrâmes les mains, longuement, silencieusement...

III