Rossel

L’un des premiers amis du Père Duchêne.

Il était chef d’état-major de Cluseret quand je le rencontrai, dans les premiers jours d’avril, à la délégation à la guerre.

J’avais passé les derniers jours du siège à l’atelier de fabrication d’armes et de munitions qui avait été installé dans les locaux de la manufacture des tabacs, quai d’Orsay. Après la capitulation, le stock considérable de cartouches Chassepot, plusieurs millions, avait été évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.

Connaissait-on ce fait au ministère de la guerre? Tel était l’objet de ma visite.

Ce fut Rossel[153] qui me reçut. Il n’était que depuis peu de jours en fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17e légion.

Quelques jours plus tard, je l’amenais au Père Duchêne.

De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe châtain entière, longue—j’ai une très belle photographie de lui, prise au camp de Nevers, peu de temps avant son départ pour Paris—les yeux brillants, enfoncés dans l’orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre mince, Rossel n’avait rien de l’allure militaire. Il parlait doucement, sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l’émotion qu’il communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait contraste avec la manière bohème et la jactance débraillée de son chef Cluseret, très brave, du reste.

Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de vins qui faisait l’angle de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs. Vers midi, c’était là le rendez-vous de nombreux journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clément, Vaillant, Rogeard, Pierre Denis,[154] Casimir Bouis,[155] Henri Brissac,[156] Lucipia, tous du Cri du Peuple, du Vengeur, du Mot d’Ordre. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d’or. Nous prîmes place, pour causer, dans un cabinet.

Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences. Vermersch lui-même, qui, avant de quitter la rue du Croissant, nous avait confié à l’oreille «qu’il voulait le vider», était comme hypnotisé. C’est que Rossel nous disait, d’une parole brève, avec des phrases coupantes, qui semblaient jaillir comme des coups d’épée de ses lèvres, illuminant, à intervalles rapides, son masque froid, toutes les misères et toutes les hontes de Metz.