Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait disposer la Commune, rien n’était perdu encore. La Commune pouvait triompher de Versailles, dissoudre l’Assemblée, faire appel aux électeurs, recommencer la guerre...
Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes. Vermersch rayonnait.
—Avant peu, voyez-vous—conclut Vermersch—ce bougre-là sera ministre de la guerre. Et le Père Duchêne sera son confident, comme l’ancien l’était de Bouchotte.[157]
L’ancien, c’était Hébert!
Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme de façade ne pouvait avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal définis comme l’étaient les commissions de la Commune et le Comité central, resté dans la coulisse.
Un jour que nous étions au ministère de la guerre, dans le cabinet de Rossel ou dans une pièce voisine, s’approchant de la fenêtre et désignant du doigt un groupe d’officiers du Comité—au nombre desquels, il me souvient, était Lucien Combatz,[158] un de nos amis de la brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au flanc—causant haut et gesticulant, le délégué à la guerre se retourna vers nous, l’œil froid, et, entre ses lèvres:
—Si je les faisais fusiller là, dans la cour...
Rossel n’en fit rien. Il n’en pouvait rien faire...
Pendant les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel, ce qu’il croyait du moins être la dictature—du premier au 10 mai—Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait. Le souvenir et la gloire d’Hébert. Le Père Duchêne fut alors l’organe de Rossel. Mais cela devait durer peu de temps. L’Hôtel de Ville s’émut des attaques de notre journal. Un soir, un ami m’avertit qu’il était tout simplement question de nous arrêter.
—Qu’ils y viennent! clamait Vermersch. Qu’ils osent toucher au Père Duchêne!