Quand tout fut fini, je restai longtemps sans nouvelles de l’ami qui avait commandé notre cohorte. Pendant deux mois, je le crus mort, fusillé au Père-Lachaise. C’est le bruit qui courait, dans la proscription de Genève. Enfin, je reçus une lettre de lui.

Rothau (Vosges), le 4 août 1871.

... C’est mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes, le citoyen Samson s’est rendu[171] et les compagnies se sont repliées en désordre un peu dans toutes les directions.

Avec une douzaine d’hommes que j’ai ralliés, nous avons tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de l’École-de-Médecine. Varlin et Larochette[172] étaient avec moi quand j’ai pris le commandement de la barricade. C’est notre bataillon qui a tenu la dernière barricade du sixième arrondissement.[173]

Après la bataille du Panthéon, il me restait deux hommes. Aconin[174] et moi, accompagnés de ces deux braves garçons, nous avons rejoint la mairie du onzième où j’ai été très heureux de retrouver trente à quarante hommes. C’était encore un noyau, et d’autant meilleur qu’il n’était composé que de gens décidés à lutter jusqu’à la mort.

Sans attendre d’ordres, je suis parti avec eux occuper le point que je jugeais le plus important.

Trente-six heures durant, nous avons tenu la barricade qui fait l’angle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Folie-Méricourt, contre le canal.

J’y ai perdu plusieurs hommes. A la fin, voyant mes soldats épuisés par une bataille de quatre jours, j’allai demander du renfort à la mairie du onzième. J’avais fait promettre à S... et à B... de ne pas quitter leur poste et de maintenir leurs hommes, mais, en rentrant, désappointé et sans renfort, je ne trouvai plus que quelques gardes qui défendaient les barricades. Mes soldats, saisis de je ne sais quelle panique, s’étaient encore une fois dispersés. Trois seulement étaient restés. Le plus vieux pouvait avoir vingt ans.

Nous regagnâmes la mairie, et de là nous montâmes à Belleville. L’état dans lequel nous étions n’est pas croyable. Deux nuits entières, pendant lesquelles j’avais reçu la pluie, m’avaient donné une fièvre de cheval. Je ne pouvais plus parler. Heureusement le soir nous trouvâmes un logis.