Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi, à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Tous sont là. Vallès, Longuet, Rogeard, Gill, Pilotell, Frémine, en costume d’artilleurs. L’ami Maître en chasseur de Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D’autres et d’autres encore. Je raconte notre course de la nuit. Le vieux père Beslay, qui a soixante-seize ans, entre. Au portail de sa maison de la rue du Cherche-Midi, il a fait planter un drapeau noir. Il nous dit que partout, dans les rues qu’il vient de traverser, les boutiques sont fermées. Partout le signe du deuil de la ville profanée. Pas de journaux.
Je sors avec un ami du Vengeur de Pyat, Henri Bellenger. Machinalement, nous longeons les quais. Nous refaisons la route que j’ai faite la nuit. Dès le pont Solférino, un grouillement confus, semé de taches brillantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à l’angle du pont de la Concorde.
A mesure que nous approchons, les taches brillantes se dessinent et prennent forme. Ce sont les casques prussiens. Les taches sombres sont les uniformes et les noires chenilles des Bavarois. Nous sommes bientôt assez près pour entendre hennir les chevaux.
Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front. Notre visite aux vainqueurs n’est-elle pas comme une trahison? Notre cœur ne se serre-t-il pas au souvenir de ceux de nos camarades qui sont restés là-bas, par delà les remparts, dans les champs recouverts de neige sanglante...
C’est décidé. Nous irons.
Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade élevée au coin de la terrasse des Tuileries et du quai. Une étroite allée forme passage. De notre côté, du côté français—en ce jour maudit, il y a dans Paris une terre allemande—un petit pioupiou, triste, l’air lassé.
—Bonjour, petit soldat!
Le pioupiou ne répond pas. Du bout de son fusil, il montre, dépassant les pavés, la pointe du casque de l’étranger qui monte lui aussi sa garde, à deux pas, de l’autre côté—le côté prussien.
Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est sévèrement interdit de conserver un vestige quelconque d’uniforme.
—Il faut ôter ça!