J’ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un beau ceinturon d’officier, dont la plaque au coq gaulois brille au bas de mon gilet.
J’enlève le ceinturon que je jette sur les pavés.
Nous passons.
Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse, gros, dodu, joufflu, ne bronche pas.
Ce qu’il a l’air bien portant, le bougre! Quel contraste entre ce colosse qui n’a certainement jamais manqué de rien pendant la campagne, aussi dure et aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres, repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et d’orgueil—et notre pauvre petit pioupiou, hâve, chétif, débraillé, dont le ventre rentré atteste les nuits sans sommeil et les jours sans vivres... Ces deux soldats disent à eux seuls toute la raison de notre défaite.
Parisse! Parisse!
Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats prussiens! Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués, brossés, cirés, engraissés—exprès, peut-être, pour l’entrée. Des hussards rouges, des cuirassiers blancs, des Bavarois bleus, des casques à pointe, des casques à boule, des casques surmontés de l’aigle. Des sabres qui traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe d’une cinquantaine d’hommes marchant au pas, commandés par un officier. Leurs coiffures sont couronnées de feuillages arrachés aux arbres des quinconces des Champs-Élysées. Nous les suivons des yeux. La grille du jardin s’ouvre. Ils vont visiter, nous le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les Tuileries, qui ne garderont pas longtemps—châtiment mérité—les traces des pas des vainqueurs.
Près de la fontaine, un officier à casquette plate caracole, montrant du doigt les têtes enveloppées de crêpe des statues, les chevaux de Marly qu’on a renfermés, dès l’annonce du bombardement, dans des caisses. L’officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq ou six jeunes gens en béret et longues tuniques d’uniforme. Du bout de sa cravache, il montre la Madeleine et, faisant demi-tour, le Palais-Bourbon.
Le groupe se rapproche du quai. Là, c’est le magnifique spectacle de Paris dans le lointain, avec la ligne majestueuse du fleuve, les ponts, les dômes, les flèches, les clochers, les tours. Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout cela, c’est le mystère. La barricade défend d’aller plus loin.
—Ah! Parisse! Parisse! s’exclament les soldats avec leur accent germain. Parisse!