—Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.
Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c’est que je me pince les lèvres à les faire saigner. A côté de moi, je vois le nez en trompette de Vermersch qui rougit de rigolade. A la fin, je n’y tiens plus, et nous nous en donnons tous deux à cœur joie.
La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu’on est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou simplement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres de l’univers, si la colonne tombe.
—Le jour où «mon vieil empereur» tombera, écrit-il ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable vandale... etc.
Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l’une, on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu’il rentrera seul chez lui. Sur une autre, on le jettera à la Seine quand il passera les ponts—il demeure sur la rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des «vieux soldats de Napoléon Ier», des «survivants de la Grande Armée», qui jurent de venger le vainqueur d’Austerlitz sur la peau du pauvre grand artiste.
Nous rassurons de notre mieux Courbet.
—Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet des Enfants du Père Duchêne? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n’ont pas froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers...
Courbet finit par rire avec nous. Il est complètement rassuré quand nous arrivons place de l’Opéra.
place Vendôme
Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d’une pureté superbe—un ciel de Floréal—la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l’heure, va tourner et attirer à lui le monument.