Un grondement s’élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?
—Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue!
Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir s’effondrer quelque chose.
—Ça va crever l’égout de la rue de la Paix!
—Si ça démolissait les maisons de la place!
De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d’Austerlitz, rien.
Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes de papier en croix, pour amortir les vibrations.
Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle.[202] J’examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s’enroulent les cordages fixés au sommet.
Quant à la colonne elle-même, j’ai grimpé la veille encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort simple. La colonne coupée «en sifflet» au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a été sciée du côté opposé. L’entaille et la partie sciée représentent, à peu de chose près, l’épaisseur du tube de pierre—et non de bronze, le bronze ne formant qu’un mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d’elle. La colonne, n’ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre l’entrée de la rue de la Paix.
La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près, j’y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage qui s’éclaire sur la place. Accrochée à l’un des panneaux, une toile de Daubigny,[203] un champ d’épis mûrs que sape une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet d’arbres.