rue Gay-Lussac
Midi et demi.—J’ai remonté le boulevard jusqu’à la rue Soufflot.
Je suis seul. Et je m’aperçois qu’autour de moi le silence est effrayant.
Du monde partout cependant.
Des combattants, l’arme au pied, debout à côté des pavés. Toutes les portes des maisons ouvertes. Dans les corridors, des femmes pressées les unes contre les autres, aux aguets. Adossée à la grille du Luxembourg, près de l’École des Mines, une tente blanche, l’ambulance. Les aides-majors sont assis à l’entrée. A leurs pieds, les trousses de chirurgie, les paquets de charpie. Je reconnais un ami... Nous nous serrons les mains sans mot dire. Rue Gay-Lussac, sur le seuil de la porte d’un café, une femme, que nous connaissons tous au Quartier. La patronne de l’ancien Cochon Fidèle, de la rue des Cordiers. Le vieux cabaret, aux murailles peinturlurées par les habitués—on montrait une esquisse de Couture—a émigré rue Gay-Lussac depuis une année, sans y retrouver sa vogue d’autrefois. Vermersch y vient parfois déjeuner. Rigolette—ainsi on la nomme—me fait un signe de la tête. Elle nous a tous vus, plus ou moins souvent, rue des Cordiers, aux soirs de «pomponettes». Rigault y faisait, comme tout le monde, des apparitions. Quand il sera, dans quelques heures,[236] couché, la tête fracassée, à vingt pas de là, c’est Rigolette, la bonne fille, qui, affrontant les huées des lâches, ira jeter sur le mort une couverture...
Coin de la rue Royer-Collard. Une barricade ferme la rue à son entrée sur la rue Gay-Lussac. Je m’arrête un instant. Deux hommes, prêts à combattre. Mon regard, instinctivement, va aux fenêtres du troisième étage de la maison d’encoignure. Là, demeure un de mes anciens maîtres. Joseph Moutier, qui sera plus tard répétiteur à l’École Polytechnique. Il a été mon professeur de physique à l’Institution Barbet de la rue des Feuillantines, et, ensuite, mon «colleur» à Sainte-Barbe, avec le père de Da Costa, colleur de mathématiques.
Bon «papa» Moutier! comme nous l’appelions. Il me tutoie familièrement comme il le fait avec ses élèves de prédilection, devenus ses amis. Je l’ai rencontré bien souvent pendant le siège, et aussi pendant ces deux mois de tourmente...
—Petit, vois-tu, ça finira mal... C’est moi qui te le dis...
Ça finit mal, en effet... très mal... Et je songe, avec attendrissement, à ce brave papa Moutier. Si je montais chez lui... Mais non... Il faut rester... Ça serait lâche de se cacher, de foutre le camp... Jamais...
Rigault avait été, comme moi, élève de Moutier. Ou bien, il l’avait connu à la Sorbonne. Car, détail ignoré de bien des gens, Rigault, qui s’intitulait professeur de mathématiques, avait quelque droit à ce titre. C’est lui qui rédigeait ce qu’on appelait de ce temps-là les feuilles du bachot, où se donnaient, chaque jour de la session des examens, les solutions des problèmes posés aux candidats. Détail tout aussi ignoré, il avait, pour la rédaction de ces feuilles lithographiées, vendues par les libraires de la rue de la Sorbonne, un collaborateur, qui était Alphonse Humbert.