Hélas! nous manœuvrâmes tout à rebours.

Brusquement, devant nous, à vingt-cinq pas, une petite maison grise. Un banc. Et, sur ce banc, un gendarme en culotte et veste de coutil gris, tirant des bouffées de sa pipe. Le képi bleu à bande blanche me fit tressaillir.

Si près du but!

—Pas de blague, dis-je à mon compagnon. Lentement, et allumons une pipe. Ça donnera confiance.

La pipe allumée, nous marchâmes tranquillement. Le gendarme salua. Nous aussi.

—Voilà la borne, me dit, tout bas, Bellenger.

A quelques pas, la borne-frontière se profilait.

Ah! cette fois, c’est fini. Encore dix pas... cinq... un. Nous y sommes. La voilà, cette borne bénie, avec, d’un côté, l’écusson de France. Un aigle ou un N. Je ne sais plus. Mais le côté suisse, je l’ai toujours dans l’œil, cet écusson du canton de Vaud. C’est fini. Nous sommes libres. Le dernier homme qui nous ait salués sur la terre française, c’est précisément le gendarme, qui nous venge ainsi de toutes les terreurs que nous ont imposées ses frères et amis.

—Ça ne fait rien, dit Bellenger, marchons. Nous ne connaissons pas le pays. Si le sentier faisait un détour, nous pourrions nous retrouver en France. Le meilleur est de marcher jusqu’à ce que nous rencontrions un village, où nous puissions vraiment nous reposer à l’ombre du drapeau suisse.

Et nous marchons, nous marchons. Je me retourne pour voir si nous apercevons notre vieux guide. Rien. Je lève ma casquette et je l’agite.